Pourquoi écrire de la Fantasy, raison n°1 : « Mythe et épopée »

Cher lecteur, cher visiteur,

Voulez-vous entendre l’histoire du héros aux membres d’acier brulant qui vivait dans le ciel, et à qui sa famille envoyait des messages par l’intermédiaire de faucons ?
De mon coté, rien ne saurait me faire plus plaisir.
Et l’histoire du dieu qui a laissé l’un de ses yeux dans une source magique pour gagner le don de clairvoyance ? Celle de la sorcière qui transformait les hommes en animaux ?
Je veux qu’on me les raconte aussi, s’il vous plait.

Mon intérêt pour les mythes et les chansons de geste n’est pas une addiction. Je peux m’arrêter quand je veux.

Quand j’étais enfant et même adolescente, tard le soir, mes amis me demandaient de raconter des contes de fées, des histoires tirées des épopées anciennes, des récits mythologiques et ainsi de suite. Je n’avais pas plutôt terminé un récit qu’on m’en réclamait un autre. Cela durait des heures. Quel genre de conte de fées ? Quelle mythologie ? Quelle épopée ? Aucune importance. Le premier personnage que j’ai mentionné plus haut est le héros Batraz, un personnage d’une épopée ossète, un peuple du Caucase. Le second est le dieu Odin de la mythologie scandinave. Le troisième est la sorcière Circée, l’adversaire d’Ulysse dans l’Odyssée. Avec eux, nous avons parcouru toute l’Europe et un certain nombre de siècles.

Quand on tient le rôle de la conteuse, un beau jour, il faut bien se poser la question : que suis-en train de raconter, exactement, et pourquoi est-ce que ça « marche » si bien ?

Pour commencer, il ne faut jamais oublier qu’un mythe, un conte ou une épopée nous mentent. Ils nous font voir des images d’une époque qui n’a jamais existé. C’est évident pour, disons, le mythe babylonien de création du monde. Mais les épopées sont plus trompeuses.
L’Iliade, l’Odyssée ont été composées autour du VIIIe siècle avant J.C. mais la guerre qu’elles relatent se serait déroulée quatre siècles auparavant. A l’époque de la rédaction, cette guerre, pour autant qu’elle ait eu lieu, appartenait déjà à un passé légendaire.
De la même façon, le cycle du roi Arthur a été écrit du VIe au XVe siècle. Il a connu sa plus grande popularité à partir du XIIe siècle. Or, les sources du cycle arthurien sont des mythes celtiques anciens ou, éventuellement, des personnages divers du Ve siècle. Les auteurs du XIIe siècle (dont une partie n’ont jamais mis les pieds en Grande-Bretagne) racontent donc un passé imaginaire. Au mieux, ils racontent un passé qu’ils n’ont pas connu.
Pour le lecteur moderne, ce n’est pas toujours évident : avant d’être détrompé, on a tendance à penser que Chrétien de Troyes et Homère (pour autant qu’il ait existé) parlent de leur propre temps ou d’un passé encore proche.
J’étais la première à faire l’erreur. De manière innocente, je racontais davantage de craques à mes amis d’enfance en leur répétant des récit traditionnels bien ancrés dans la culture sérieuse que maintenant en écrivant des romans d’Heroic Fantasy.

Ce n’est pas tout. En général, il est également inexact de considérer que les mythes et les épopées sont de l’histoire embellie en la saupoudrant avec du surnaturel.
Un lieu commun souvent cité dit que « toute légende est fondée sur une part de vérité ». C’est trompeur. Même si on écarte l’aspect merveilleux des récits, les historiens semblent par exemple d’accord pour dire qu’un personnage comme le roi Arthur n’a pas existé.
Cette idée est difficile à accepter pour les rêveurs, c’est-à-dire pour nous. Quand « Les Cahiers de Science&Vie » ont publié en juin 2010 un numéro intitulé « Le Roi Arthur à l’épreuve de la Science », les auteurs se sentaient obligés de conclure chaque article de la façon suivante : « Les historiens pensent que le roi Arthur n’a pas existé. Mais il reste une chance infinitésimale : gardez espoir ! Enfin, un peu… ».
J’imagine que « Science&Vie » ne voulait pas nous faire de peine ? Du calme, mes amis. La petite souris qui collectionne les dents n’existe pas et le roi Arthur n’est pas un personnage historique. Nous survivrons à cette déception.

Toutes les recherches sérieuses ont montré que le « château de Tintagel », situé en Cornouailles, n’a strictement rien à voir avec un hypothétique roi Arthur. Il n’empêche que c’est un haut lieu touristique, avec un « Camelot Castle Hotel » à coté des ruines – qui sont en fait celles d’un château construit par Richard de Cornouailles au XIIIe siècle. Il y a même une pseudo-grotte de Merlin à visiter. C’est tellement mignon. Image tirée de Wikimedia Commons.

Il y a mieux. Certains récits antiques qu’on présente comme de l’Histoire semblent être des mythes traduits dans le vocabulaire des historiens.
Par exemple, des historiens romains, Tite-Live en particulier, ont raconté les hauts faits de deux héros de la jeune république : Mucius Scaevola et Horatius Coclès. Ils sont présentés comme de braves soldats et citoyens dévoués, héroïques mais dénués de pouvoirs surnaturels.
Pourtant, dans « Mythe et épopée » (publié de 1968 à 1973), le linguiste et philologue Georges Dumézil montre que ces personnages ressemblent de façon frappante à deux dieux de la mythologie germano-scandinave : Tyr et Odin.
Les anciens romains et les germains ont des ascendants communs puisque ce sont deux peuples indo-européens. Georges Dumézil émet l’hypothèse que Scaevola-Tyr et Coclès-Odin sont, à l’origine, des personnages de la mythologie de leurs ancêtres. Les historiens romains auraient repris ces personnages en les inscrivant dans une chronologie réaliste et en enlevant leurs aventures surnaturelles.
Dumézil poursuit son analyse et montre que, sur plusieurs points, le récit des débuts de la république romaine est sans doute un mythe ancien camouflé sous le masque de l’histoire.

Pourquoi les historiens romains sérieux ont-il repris ces mythes ? Probablement parce que, depuis longtemps, on racontait l’histoire de Scaevola et de Coclès comme étant vraie. Il était très probable que les historiens y croyaient eux-mêmes et qu’ils pensaient, comme nous, que les aspects surnaturels des récits étaient de simples embellissements apportés à des faits réels. Mais pourquoi cette histoire plaisait-elle assez aux anciens romains pour qu’il la répète sans cesse ?

Georges Dumézil a passé sa vie à rassembler et analyser des récits mythologiques. Bien évidemment, c’est mon héros et j’ai lu tous ses livres quinze fois. Dans son introduction à « Mythe et épopée III », que j’aime particulièrement, il écrit qu’il souhaite par son travail « contribuer à la future science de l’esprit, ou, si l’on préfère, du cerveau. » Car ces récits, pense-t-il, en disent long sur « notre cerveau ».
Dumézil s’est particulièrement intéressé à ce que les mythes indiquent à propos des structures sociales des peuples antiques. Certaines de ses théories sont violemment attaquées et, naturellement, « Science moves on », mais son apport à la question reste immense.

Mais nous, penchons-nous sur les éléments surnaturels des contes. L’élément de « Fantasy », si vous voulez. Qu’apportent les ogres, les elfes, les fantômes à toutes ces histoires ? Que disent-ils à propos de « l’esprit humain » ?

Beaucoup d’évènements ou de personnages surnaturels sont faciles à identifier comme étant des personnifications d’un phénomène naturel, des métaphores. Par exemple, le bouillant héros Batraz des épopées ossètes, que j’ai déjà mentionné, vit sur les nuages et s’abat violemment sur terre lorsqu’il vient aider sa famille. On reconnait facilement une incarnation de la foudre.

D’autres éléments surnaturels peuvent être compris comme la métaphore d’une émotion, d’un état d’esprit. Ceux-là sont mes préférés. Il y aurait beaucoup à dire, mais l’exemple plus évident me parait celui des fantômes.
Lorsque l’on perd une personne qui nous était proche, des années d’habitudes nous enjoignent à penser à elle comme si elle était encore là. Nous préparons des conversations avec elle, oubliant que nous ne pourrons plus jamais lui parler. Toutes nos pensées, tous nos gestes se révoltent contre son absence.
Se représenter les personnes qui nous ont quittés comme des fantômes, qu’ils soient bienveillants ou menaçants, traduit les relations que nous avons encore avec elles. C’est pourquoi, bien que je ne crois pas une minute aux fantômes, j’aime raconter des histoires qui les mettent en scène. Ils sont une métaphore qui permet d’exprimer un sentiment réel et brutal.

Un auteur de Fantasy moderne peut, à son tour, créer des métaphores frappantes. Presque en même temps, dans deux livres brillants, Philip Pullman et J.K. Rowling ont inventé respectivement les « Spectres » (dans « La Tour des Anges ») et les « Détraqueurs » (dans « Le Prisonnier d’Azkaban »). A première vue, ces créatures ne se ressemblent pas : les Spectres flottent dans l’air comme une brume, les Détraqueurs sont des silhouettes vêtues de noir. Pourtant, leurs effets sont les mêmes puisqu’ils se nourrissent de l’âme des gens et les laissent comme des coquilles vides.

Regardez, ma bibliothèque n’est pas uniquement consacrée à l’Iliade et à Georges Dumézil. J’espère que vous êtes rassurés.

Dans plusieurs interviews, J.K. Rowling a dit que l’effet des Détraqueurs représente l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait durant une période de dépression. De son coté, Pullman a mis au milieu de son récit un indice de ce que les Spectres peuvent représenter : l’un des héros, en voyant un inconnu essayer d’échapper aux spectres, reconnaît les efforts que sa mère faisait pour combattre une maladie mentale qui risquait de la faire interner dans un hôpital psychiatrique. Dans les deux cas, l’image est d’une terrifiante efficacité.

Bien entendu, un récit de Fantasy n’est pas un récit mythologique comme ceux qu’étudiaient Dumézil. Les siens appartenaient à une tradition populaire. Ils ont été racontés, re-racontés et modifiés durant des générations. Sciemment ou non, les conteurs successifs les ont polis et modifiés en ne soulignant que les éléments qui avaient un sens pour eux. De plus, les conteurs pensaient qu’ils racontaient des faits réels ou au moins inspirés de la réalité. C’est pourquoi ces contes ont une valeur ethnologique évidente. Il n’en est pas de même pour un roman de Fantasy moderne, même s’il est aussi séduisant que les deux que j’ai cités.
Un roman de Fantasy n’a qu’un auteur, un seul responsable. Mais, en utilisant les mêmes moyens, j’ai bon espoir qu’on puisse copier l’effet d’un récit mythologique. Un roman de Fantasy moderne peut faire entendre au lecteur, de manière imagée, quelque chose de pertinent et de vivant.

Et voilà comment je me suis retrouvée à écrire de la Fantasy. Mais vous pouvez aussi décider d’en lire puisque tous ces beaux livres à couverture colorée sont si tentants. Et, à vos heures perdues, vous pouvez lire l’histoire du héros Batraz aux membres d’acier brulant, qui en vaut bien la peine.

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5 réponses à “Pourquoi écrire de la Fantasy, raison n°1 : « Mythe et épopée »

  1. Pingback: Qu’est-ce qu’une VRAIE saga ? Première partie | Heroic (Fantasy) Writer

  2. Je suis tout a fait d’accord!
    Les contes et autres mythes, leur évolution et l’accueil que leur réserve le public en dit très (parfois trop?) long sur la nature humaine.
    Je me souviens d’un compte rendu de veillée ou le conteur expliquait que plus les histoires étaient sanglantes et horribles, plus les petits enfants battaient des mains et riaient aux éclats.
    Douce enfance avant l’arrivée de Walt Disney…

    • Ha ! J’aime beaucoup cette anecdote. Ceci dit, dans un groupe d’enfants, il me semble que les plus bruyants battent des mains et redemandent du sang tandis que l’autre moitié reste sagement assise sans rien dire, va se coucher et fait des cauchemars atroces pendant des mois.

  3. Petite remarque sur le caractère ethnologique susmentionné :

    Ce caractère ethnologique provient, comme tu l’as expliqué, chère Heroic Writer, des milliers de conteurs différents s’appropriant et transmettant les légendes. On peut aujourd’hui retrouver ce mécanisme de restitution/modification des légendes et donc ce fameux caractère ethnologique au sein des écrits des communautés de « fans », par exemple la communauté « Fanfiction », tant aimée et haïe par les chers auteurs que nous admirons tant.

    Cela peut être une simple manifestation écrite des fantasmes des lectrices ayant succombé aux charmes des héros : ahhh, Sirius Black et sa moto Triumph 73 volante… D’autres fois, il s’agit d’une tentative de réponse à un morceau manquant de l’histoire : quand même, cela a du être bizarre pour Jasper d’avoir une nana qui débarque et qui connaît tout sur lui! (Et je te vois déjà lever les yeux au ciel face à cette référence, ma très chère Heroic Writer, mais j’avoue, je me délecte d’imaginer ton soupir… Parfois, les petites victoires inutiles sont celles dont on est le plus fier!).

    Peu importe le contenu de la « fanfiction ». Il s’agit d’une vision à l’intérieur de l’imagination et donc du cerveau du lecteur qui va d’une certaine manière montrer comment le cerveau a réagit au stimulus du roman de base. Et comment la société dans laquelle nous vivons, les règles que nous avons intégrées, les problèmes et interrogations que nous avons, influent sur notre psyché et notre imagination.

    L’écriture d’un roman Fantasy peut donc aussi constituer la première étape d’une observation ethnologique de la société au sein de laquelle il a été créé.

    Tout cela m’amène à une question, bien loin de l’ethnologie mais somme toute très intéressante pour toi en tant qu’écrivain :

    Si jamais des fans commencent à martyriser tes personnages sous forme de fanfiction, les liras-tu ? Les commenteras-tu ? Te déguiseras-tu parmi eux pour tenter de nouvelles directions ? Ou préfèreras-tu rester bien à l’écart ?

    Amicalement,

    A très bientôt,

    Ta dévoué Mélusine.

    • Justement, tout en écrivant cet article, j’ai pensé à quelque chose d’un peu voisin : les séries de Fantasy commerciales écrites par quinze auteurs différents, comme Dragonlance. Mais tu as bien raison de parler des fanfiction. C’est un meilleur exemple de construction collective car les auteurs de fanfiction sont entièrement libres de raconter ce qu’ils veulent, contrairement aux auteurs professionels qui participent à des séries. Longue vie aux fanfictions, en particulier parce qu’il n’y a rien de tel que jeter un coup d’oeil à une page de fanfictions pour comprendre l’état d’esprit dans lequel les gens lisent une série populaire.
      Par ailleurs, je viens de réfléchir dix minutes à ta question. Si un jour très très trèèèèèèès lointain quelqu’un écrit des fanfictions à propos de mes romans (pour une série en français ? Je serais bien surprise), je battrai des mains et des cils et je créerai illico un fichier excel rassemblant ce qui s’est écrit, classé par thème. ET je publierai des statistiques ET tu feras des commentaires éclairés. Parce que c’est moi, parce que c’est toi.
      Par ailleurs, je m’engage à participer à tout cercle de fanfiction en écrivant des horreurs classées X sous pseudo jusqu’à choquer tout le monde. Avec des phottes d’haurtografe.

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