Comment tuer ses personnages

Cher lecteur, cher visiteur,

Un jour, un choix s’offre à vous. Quel genre de conteur êtes-vous ? Etes-vous quelqu’un qui n’aime pas faire de peine à son public et qui parvient toujours à sauver, in extremis, ses gentils personnages ? Mieux, vous attachez-vous vous-même à ces personnages au point de ne plus pouvoir les faire souffrir ?
Oubliez ça. La pitié est dangereuse.

J’ai écrit mon premier roman de Fantasy quand j’avais dix-sept ans, pour amuser mes amis. Au début, j’étais fermement décidée à sauver mes héros préférés. Ils triompheraient de l’adversité et en sortiraient grandis, pensais-je.
Mais, au milieu de la rédaction du roman, je me suis penchée de plus près sur l’un d’entre eux. Et je me suis rendu compte, à ma grande horreur, que je l’avais mis dans une situation où seul un miracle pourrait le sauver.
Or, je ne voulais pas écrire d’histoire où mes héros survivent miraculeusement. La conclusion s’imposait d’elle-même : mon personnage devait mourir. Tous les projets que j’avais pour lui, toutes les choses agréables qu’il obtiendrait une fois qu’il aurait triomphé de l’adversité étaient perdus. Tout en le tuant de la manière la plus atroce possible, je versais des larmes amères.
En lisant cette dernière phrase, on mesure à quel point écrire un roman est une occupation bizarre.

Je ne suis pas la seule à m’être retrouvée à pleurer : mes amis de dix-sept ans qui lisaient mon roman ont aussi écrasé quelques larmes. Par ma faute, une amie qui parcourait les derniers chapitres dans un lavomatique s’est retrouvée à pleurer devant une rangée de machines à laver. Malgré cet incident, nous sommes toujours amies.

Suite à cette expérience, j’ai décidé que tuer un personnage au moment où on en a le moins envie est souvent une bonne idée. C’est le moment où les lecteurs, eux aussi, ont le moins envie de le voir mourir ! N’étant pas entièrement sadique, j’ai cependant arrêté d’écrire juste après avoir eu cette révélation.

L’année dernière, j’ai commencé à rédiger « Histoire de la Comète : Dans la vallée des Chênes » dans un moment de désoeuvrement. A nouveau, j’ai écrit sans prendre excessivement mes héros en pitié. Il y a quelques morts ça et là. Oh, pas grand-chose. Des personnages secondaires. Et, maintenant que je vous ai prévenu, je vais m’installer confortablement dans un bon fauteuil pour admirer les réactions.

J’ai une relectrice de première instance, Lise (qui d’ailleurs écrit douze fois mieux que moi dans ses moments perdus). J’ai pu être témoin, e-mail par e-mail, de sa réaction à la mort tragique d’un personnage.
En lisant les chapitres menant à l’évènement, où la situation de nos héros se compliquait, Lise m’a écrit : « Tu vas faire sangloter toutes tes lectrices de moins de quinze ans. Bravo. »
Puis : « Oh non, ça devient trop triste, je vais fermer ce livre. »
Et enfin, une fois que le personnage a été définitivement passé à la moulinette : « Aaaaaaaaaaaah!!!!! Je te hais, tu entends? Je te haaaaaais!!!! »

Puis Lise m’a accusée d’avoir gâché ses vacances. Bien entendu, je me suis frotté les mains en ricanant. Mais ce n’était que le début.

Hélène est une relectrice précieuse. Elle est non seulement douée pour repérer des fautes d’orthographe oubliées, mais aussi pour m’empêcher de me décourager lorsqu’un chapitre menace d’avoir ma peau. Hélène est jeune, romantique, elle a de grands yeux bleus et elle apprécie les dessins animés des studios Disney. C’est une amie comme chacun en voudrait. Qui aurait envie de lui faire de la peine ? Seul un monstre le souhaiterait !
Après qu’Hélène ait lu des chapitres fatidiques, j’ai reçu un sms de la part de son fiancé. Le message était aussi sobre qu’accusateur : « Tu as fait sangloter Hélène. Tu me dois vingt minutes de consolation. »
Sachant que ce fringuant jeune homme appartenait autrefois à l’armée française, c’est un peu inquiétant. Si un tank vient inopinément rouler sur mon bureau, ce ne sera pas la faute de la République Populaire de Chine.
Heureusement, en duel à mains nues, j’ai mes chances face à lui : je pratique les arts martiaux et la sournoiserie la plus totale.

J’ai compté que j’ai fait pleurer, à un moment ou à un autre, sept lecteurs de « l’Histoire de la Comète » jusqu’ici. Sur douze personnes qui ont lu le livre.
Et moi qui voulait écrire un livre distrayant. Je me sens presque coupable.

A titre de comparaison, cependant, je tiens à vous présenter la réaction qu’a eu mon lecteur le plus âgé et le plus raisonnable, Michael, en lisant ces chapitres : « Ah ben zut, [machin] est mort. »

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8 réponses à “Comment tuer ses personnages

  1. Jadis, Queen of Charn

    Si je puis me permettre, heroic writer, je suis d’avis qu’un personnage ne meurt jamais vraiment, condamné à ressusciter dès lors qu’un nouveau lecteur se met à lire le livre. Que t’en semble?
    Comme tu le sais, si tu m’as démasquée, j’aime créer le débat et suis experte en raisonnement fallacieux!
    PS: j’aimerais bien lire ton livre, cela dit.

    • Et non, je ne t’ai pas démasquée ! Ma méthode la plus simple ne fonctionne pas car ton url ne provint pas d’un pays « rare ». NE DIS RIEN. Je vais finir par deviner : compte tenu du style, j’ai une shortlist très courte. Par ailleurs, j’aime beaucoup ton pseudo.

      Je suis entièrement d’accord pour dire que les personnages ressucitent pour chaque nouveau lecteur. En fait, tu me touches en plein coeur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle car c’est littéralement le thème de mon chapitre 1 : des fantomes d’une civilisation disparue proposent au lecteur de resuciter pour rejouer leur histoire devant lui/elle.
      J’ajoute que non seulement les personnages ressucitent à chaque lecteur, mais en plus, ils ressucitent pour le raconteur. C’est-à-dire que, lorsque je me replonge dans un chapitre ancien que je veux réécrire un peu, et que ce chapitre parle d’un personnage qui va mourir (dans d’atroces souffrances, evidemment) je dois me forcer à oublier que le personnage va mourir plus tard. De cette façon, je peux le présenter comme le plus vivant possible. Si je fais bien mon travail, quand je re-tue le personnage, j’ai un nouveau pincement au coeur.

      • Jadis, Queen of Charn

        J’ai aimé lire ta longue réponse. Le livre est en effet un sortilège auquel même son créateur ne saurait échapper.
        La situation sur laquelle s’ouvre le premier chapitre est prometteuse…
        Bonne chance pour le tome 2.

        A bientôt!
        当ててごらん!

        • Je n’ai pas plus d’indices et je ne sais donc toujours pas qui se cache derrière ce pseudo. C’est très frustrant. 😀
          Justement, je prépare un court article qui parle de CS Lewis, disons que c’est mon gage pour ne pas avoir deviné.

        • Jadis, Queen of Charn

          Hâte de voir ce que tu vas raconter sur CS Lewis.

          jAdis, queen of chArn

  2. Tu as oublier de mentionner ton extraordinaire capacité à nous laisser en plein suspens…
    La suite! La suite!

  3. Comme je te comprends bien.
    Faire mourir un personnage est toujours délicat lorsqu’on entretient des liens affectifs avec eux.
    Ce qui semble particulièrement le cas quand on écrit des romans d’aventure.
    Paradoxalement, j’ai eu l’occasion de me rendre compte d’une chose : comme tu le dis tres bien toi-meme, faire mourir un personnage est en fait la solution la plus simple et la moins coûteuse pour se sortir d’un point épineux de l’intrigue.
    Ça donne de la gravité, ça fait chialer le lecteur, ça te pose en tant qu’auteur capable de taper les emotions du lectorat, ce qui est très important quand on raconte de belles histoires d’aventures.
    Comme on le dit souvent, il est plus facile de faire pleurer que de faire rire.
    Pour écrite une fin heureuse il faut avoir sacrément confiance en son talent et être suffisament décomplexée pour ne pas craindre d’être prise pour une midinette écrivant a l’eau de rose.
    Pratiquante des arts martiaux comme tu te décris, le potentiel midinette n’apparaît pas certain.
    J’en tire la conclusion que, comme sans doute quelques autres (dont moi), tu préféres te fendre le cœur et celui de ton lecteur plutôt que de lui offrir le Happy End rose et sucre dont il rêve probablement secrètement mais dont il ne te saura pas gré car souvent nous sommes les plus critiques vis-a-vis de ce qui nous a fait le plus plaisir.
    Dans un refus d’admettre les sentiments basiques et puissants qui ont été satisfaits par cette fin que la midinette cachee en nous a adoré, nous tapons le plus fort sur ce qui nous a le plus émus.

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