Comment vaincre l’angoisse de la page blanche à l’aide d’une paire de gifles

Je passe mes nuits à écrire des romans parce que c’est une occupation merveilleuse. Cependant, l’année dernière, j’avais parfois le choix entre deux labeurs :
– Premièrement, apprendre en une soirée, dans le cadre de mes études, cinquante caractères chinois et le double en mots composés.
– Deuxièmement, travailler à un chapitre difficile de mon roman.

A chaque fois, je me précipitais sur mon manuel de chinois en remerciant le ciel d’avoir une bonne excuse pour ne pas faire de travail fatiguant.
L’avantage est que j’ai validé mon année de mandarin avec une note de première de classe insupportable : j’en suis très fière. Mon roman, en revanche, n’avançait pas.

Je connais une quinzaine de personnes qui ont eu le projet d’écrire un livre. Parmi elles, voici le nombre de personnes arrivées à bout de leur travail : 1. Je ne jette pas la pierre aux autres, au contraire. Je comprends très bien la situation. Ecrire un livre peut être un travail horriblement long et fatiguant.

Cher lecteur, si vous n’êtes pas romancier, essayez de vous remémorer la dernière fois que vous avez dû rédiger, par exemple, un devoir scolaire à fort coefficient, votre CV, une lettre de motivation ou un mail pour un lointain supérieur hiérarchique, maître de vos destinées.
Songez à vos hésitations avant même de commencer à écrire, au temps qu’il vous a fallu pour vous mettre au travail. Songez aux passages qui vous ont longuement arrêté, au nombre de fois où vous avez tout relu, au temps que vous avez passé à vous ronger les ongles à propos d’un détail.
Quelqu’un qui essaye d’écrire un bon roman ressent les mêmes hésitations et fait les mêmes corrections à chaque page de son manuscrit. Mais, contrairement à une lettre de motivation ou un CV d’une page, un roman représente cent a cinq-cents pages à remplir, à relire et à corriger penché sur son ordinateur.
Mon roman en compte trois-cents cinquante, qui ont été autant occasions d’abandonner. Plusieurs fois, j’ai été tout près de ranger mes manucrits en soupirant et de me lancer dans des projets complètement différents.

Arrivée au chapitre 16 – page 161 – de mon petit roman de Fantasy, j’étais fatiguée. Mes études, ma situation financière demandaient mon attention.
De plus, comme probablement la totalité des auteurs dans l’histoire de l’humanité depuis que l’épopée de Gilgamesh a été notée en pictogrammes sur des tablettes d’argile, je me demandais si ce que j’avais écrit valait tout ce travail. Devais-je continuer dans l’espoir de distraire quelques personnes avec mes élucubrations ? Devais-je tout jeter dans une corbeille à papiers et ne plus y penser ?

Une semaine durant, je ne travaillais pas. Oh, je n’étais pas complètement oisive. J’apprenais par cœur les chapitres I à VIII (ou plutôt les chapitres 第一 à 第八, restons dans la note) de mon manuel de mandarin. Dans mes moments perdus, je fis deux examens blancs pour préparer mes partiels du mois suivant. Tout cela était beaucoup plus reposant que le malheureux chapitre 16 de mon roman.

Mais jeudi soir, à 22h35, heure du crime, mon téléphone a sonné. Je lus le nom affiché sur l’écran : c’était celui de mon amie Hélène.

En reconnaissant son nom, je fus un peu inquiète. En temps normal, Hélène ne me téléphone jamais après 22h car c’est une jeune femme bien élevée et pleine de tact. Je savais qu’elle était seule chez elle ce soir-là : son fiancé était en voyage d’affaire. Une alerte à incendie l’avait-elle jetée hors de son appartement ? Avait-elle le cafard en l’absence de son fiancé ? Qu’était-il arrivé ?

Je décrochais. Une voix froide et encolérée me fit sauter en l’air. « Ecoute, HW, ça ne va pas du tout, » me dit Hélène d’un ton furieux.

Moi, stupéfaite : « Oui, Hélène, que se passe-t-il ? »

Hélène : « Tu ne m’as pas envoyés les chapitres après le chapitre 12 ! Tu te rappelle comment le chapitre 12 se termine ? Et tu me laisses sur un suspens pareil ? »

Moi : « Je t’envoie la suite aussi vite que possible. Je suis en train d’y travailler. » (Mensonge !)

Hélène (plus glaciale que la sorcière blanche de Narnia) : « Dépêche-toi donc ! »

Il me fut impossible de procrastiner tranquillement après ce coup de fil.

Et c’est ainsi que j’ai découvert que, pour vaincre un blocage, la solution la plus simple est d’avoir des relecteurs qui ont un sens de la discipline plus solide que le mien. Merci, Hélène. Et merci à tous les autres, qui se reconnaitront, qui m’ont aidée à avancer à l’aide de gifles.
Cependant, puisqu’Hélène se marie bientôt, je conseille vivement à ses futurs enfants de bien se conduire. Surtout, il ne faut jamais la forcer à parler d’une voix froide et encolérée. Le choc est violent.

Coups de téléphone fortuits mis à part, la vérité est que j’écris le genre de texte qui bénéficie d’avoir au moins un lecteur (et j’en ai plus, car je suis bénie par les dieux de la chance).
Je n’y pense jamais en écrivant : j’écris parce que ça m’amuse. Mais, si je prends le temps de construire un récit fluide (du moins, j’espère qu’il l’est), c’est bien pour que mon texte soit compréhensible par quelqu’un d’autre. Si j’écrivais uniquement pour moi-même, je tiendrais un journal, en code, de façon à ce que personne n’y comprenne rien.
J’écris parce que je pense qu’un conte peut distraire ses lecteurs. Parfois, ils s’attachent des détails, à des personnages, et en rejettent d’autres. Certains donnent à l’histoire un sens qui se rapporte à eux-mêmes. C’est ce qui peut permettre au texte, en théorie, de prendre une vie propre.

Bien entendu, quand je montre mon travail, je sais à l’avance que tout le monde ne l’aimera pas et que personne ne l’aimera jusque dans ses moindres détails : il n’y a rien à y faire. Mais, quand j’écris seule trop longtemps, composer une histoire devient un exercice plat et vide. C’est pourquoi je n’arriverais à rien sans relecteurs qui me donnent des gifles (dis-je en me mettant de la Biafine sur la joue).

– chère Hélène, cet article n’a pas grand-chose à voir avec tes préoccupations actuelles. Cependant, il traite de coopération. En l’honneur du jour important que tu sais, à cause duquel tu vas beaucoup coopérer avec une certaine personne sympathique, ce texte est pour toi. HW

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4 réponses à “Comment vaincre l’angoisse de la page blanche à l’aide d’une paire de gifles

  1. Mais de rien HW!
    Je recommencerais avec plaisir dès que tu me le demanderas.
    D’ailleurs, où en est le tome 2?
    😉

    • Je l’ai méritée, cette réponse ! C’était très bien joué.
      Ma deadline pour me mettre sérieusement au tome 2 est le 3 juin – je voulais la fixer le premier juin, mais, comme tu sais, je risque d’etre occupée le premier et un peu fatiguée le 2. 🙂

  2. Entièrement d’accord sur la conclusion, il faut faire lire ce qu’on écrit à quelqu’un, que ce soit ta copine, ton frère ou ton meilleur pote. J’aime bien ce blog. Bonne chance pour la suite HR.

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