Comment apprendre le japonais en jouant à Final Fantasy III

Je souffre d’une obsession malsaine pour l’apprentissage des langues étrangères. Heureusement, mon frère (qui a trois ans de moins que moi) aussi : je me sens moins seule.

Oyez cette triste histoire. Lorsque nous étions jeunes, nous étions parfaitement normaux. Nous avons commencé à apprendre l’anglais en classe de 6ème, comme tout le monde. Auparavant, nous parlions français, français et français. Quant à nos parents, maman veut bien, à la rigueur, échanger quelques mots d’anglais avec des amis américains. Mais ça la fatigue. Et mon père a un diplôme d’anglais de la chambre de commerce franco-britannique mais je l’ai entendu parler anglais exactement une fois dans ma vie. Je ne l’entends pas beaucoup parler français non plus, je dois dire : il est à peu-près aussi bavard qu’une statue Moaï.

Puis, un jour, mon frère et moi sommes devenus fous. Nous avons décidé d’apprendre toutes les langues étrangères qui nous passaient devant le nez.

Voilà ce qui s’est passé. C’est mon frère qui a eu l’idée de génie, l’inspiration divine en quelque sorte : au lieu d’étudier sagement les langues proposées au lycée, il a demandé à apprendre le japonais. Pourquoi ? Parce que ça lui chantait.
« Cool ! Moi aussi j’aime les mangas et les jeux vidéo, je peux te copier ? ai-je demandé.
– Bah, bonne idée, on pourra parler japonais entre nous et maman ne comprendra rien, » me répondit généreusement mon frère tout en jouant, en japonais, à Final Fantasy IV sur une vieille Super Famicon.

Comme mon frère est le héros de l’anecdote et que je suis une soeur attentionnée, il a meme droit à sa propre illustration.

C’est ainsi que nous avons commencé (à deux années d’intervalle car je m’étais acharnée à apprendre l’allemand plus longtemps) à étudier cette langue. Sept ans plus tard, je suis capable de parler couramment japonais (ce dont je me vante éhontément sur mon CV, car je suis business-oriented) et je me sens presque chez moi au Japon. Mais c’était un piège.

Apprendre le japonais est drôle. C’est une succession de moments où on crie « Eureka ! J’ai compris ! », un jeu de piste chaque jour renouvelé. Au début, on s’amuse. Puis on dit « je sais que j’ai déjà copié trois pages de caractères japonais et qu’il faudrait que je sorte prendre l’air, mais je peux m’arrêter quand je veux ». Enfin, un jour, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est une drogue. D’ailleurs, le japonais ne suffit plus. Il faut d’autres drogues : le mandarin, le coréen, le russe…
Depuis cette histoire, nous avons étudié, à nous deux, sept langues différentes. Entre autres choses, mon frère va bientôt se présenter à un examen mondial standardisé de coréen. Moi, j’ai réussi mon premier examen universitaire de mandarin l’année dernière.

Je vois que certains ne me croient pas quand je dis que l’étude des langues est une drogue. « Pour apprendre une langue asiatique, il faut travailler longuement. Il faut lire des textes pour s’entrainer, copier des pages et des pages caractères complexes. Même si le jeu en vaut la chandelle, c’est souvent très ennuyeux, » dites-vous.

C’est vrai. Mais voilà : pour apprendre le japonais, nous avions développé nos bottes secrètes. Par exemple, quand je n’avais pas envie de travailler, je regardais en boucle des épisodes de Dragon Ball Z et des Chevaliers du Zodiaque en version originale. J’appelais ça du « travail de compréhension orale ». Ou bien j’allais au karaoke avec mes amis japonais.
« Karaoke » (ou カラオケ – dégainons le syllabaire katakana des débutants, c’est joli) signifie littéralement « orchestre vide » en japonais, et c’est l’occupation principale du vendredi soir au Japon. A chaque sortie, je notais soigneusement les noms des chansons que mes amis chantaient. Puis, rentrée chez moi, je cherchais les paroles sur internet et je les traduisais. Croyez-moi, quand on apprend une langue étrangère, l’obsession paie.

Mon frère a aussi sa technique imparable : il joue à des jeux vidéo japonais en version originale. Compte tenu des pages et des pages de dialogues qu’on trouve dans les vieux RPGs des séries Dragon Quest (ドラゴンクエスト) et Final Fantasy (ファイナルファンタジー), il est rapidement devenu le champion toutes catégories en lecture des 漢字 (kanji – caractères sino-japonais).
Notons que, puisqu’il pousse le vice jusqu’à jouer à des jeux vidéos anciens et pixellisés, il a appris à lire les kanjis même lorsqu’ils sont déformés et rendus illisibles par le manque de pixels. C’est malin.

Ils sont en train de dire : « Si tu n’apprends pas le japonais, tu ne comprendras jamais ce que je raconte. »

Bien entendu, nous échangions nos techniques. Mon frère est tout à fait capable de chanter en japonais dans un micro, et moi, j’ai terminé entre autres « ゼルダの伝説:神々のトライフォース », « ガイア幻想紀 » et « 聖剣伝説2 » (c’est à dire « Zelda : a Link to the Past », « Illusion of Time » et « Secret of Mana » dans leur version originale. Mais vous le saviez déjà.).
D’ailleurs, maintenant que j’y pense, j’ai bien envie de me plonger dans « Soul Blazer » ou dans « Final Fantasy VI ». Dommage, j’ai du travail.

Le seul problème de la méthode « jeux vidéo » est que, maintenant, le souvenir de ces jeux est lié pour moi à l’angoisse de certains murs de texte remplis de caractères incompréhensibles. Quand vous êtes débutant en japonais, amusez-vous à traduire des réflexions profondes sur la nature des pouvoirs paranormaux cinq minutes après avoir commencé à jouer à « Illusion of Time ». Vous voilà en train de chercher, chercher dans votre dictionnaire jusqu’à ce que mal de tête s’ensuive.

Reste que c’est dans le cadre des jeux vidéo que mon frère et moi avons vaincu notre plus grand ennemi sur la route de l’excellence linguistique : l’ignoble ガルーダ (« Garuuda »).

Notre ennemi juré, Garuda l’infâme. – illustration de Amano Yoshitaka pour Final Fantasy III.

Mon frère apprenait le japonais depuis deux ans, moi depuis quelques mois. Cette année-là, mon frère s’était donné un objectif : rejouer tous les jeux de la série Final Fantasy en japonais, du plus ancien au plus récent. On est obsessionnel ou on ne l’est pas. Et nous, nous le sommes !

Il en était à la moitié du n°3 quand je suis venue lui rendre visite. Final Fantasy III est sorti en 1990 : dans son concept, c’est un excellent jeu mais il est tout en pixel, en couleurs criardes et en musiques qui font saigner vos oreilles après cinq minutes.
Imaginez-vous un jeune homme de dix-huit ans bien sous tous les rapports assis devant ce jeu, les sourcils froncés et l’air sérieux, une manette de Famicon dans la main droite et un dictionnaire électronique de japonais dans la main gauche. Je vous laisse cinq minutes pour rire devant ce tableau.
Maintenant, arrêtez de rire car il a fini par obtenir son JLPT (« Japanese Language Proficiency Test ») niveau 1 (le plus élevé).

Oubliez « Minna no Nihongo », voici votre nouvelle méthode de japonais.

Mais, à l’époque, nous étions relativement novices en japonais : nous avions encore besoin de réfléchir pour comprendre les phrases. Mon frère était de loin celui qui avait le plus de vocabulaire. De mon côté, mon vocabulaire était une misère mais j’avais derrière moi une plus longue pratique de l’apprentissage des langues étrangères en général. Pour cette raison, j’étais rapide à me plier aux règles d’une nouvelle grammaire. Quand une longue phrase arrivait sur l’écran, nous coopérions pour la comprendre :
« Là, le roi de Salonia a dit les mots CHOSE et BIDULE mais je ne comprends pas la phrase, disait mon frère, sans ouvrir son dictionnaire.
– CHOSE et BIDULE, bien entendu, je le savais, répondais-je (Mensonge !). CHOSE est peut-être complément d’objet direct, la particule de complément d’objet doit être sous-entendue parce que c’est du langage oral ou ancien, ou alors c’est une tournure où le verbe est par essence passif et donc le sujet doit être considéré comme complément d’objet. Dans ce cas, la phrase signifierait CHOSE BIDULE MACHIN.
– Ah, pas con, et alors ce que répond le vizir signifie TRUC CHOUETTE CHOSE dans le contexte… On est bon. »
Et ainsi de suite. Nous lisions en japonais. Nous comprenions. Le monde des langues étrangères s’ouvrait à nous et nous aimait. C’était merveilleux.

Jusqu’à ce que mon frère se fasse royalement massacrer par un boss, Garuda l’infâme.

La même chose nous est arrivée, mais en japonais. C’est tout aussi douloureux.

Comment continuer à faire du japonais quand on ne peut pas avancer dans le jeu ? Mon frère était prêt à tout pour ne pas se laisser arrêter. Mais ses personnages étaient étendus à terre, pathétiques, leur compteur de vie à zéro. La musique du « Game Over » retentissait. Il était temps d’arrêter les kanjis et de penser à la stratégie.

Une lueur rouge dans le regard, mon frère a posé son dictionnaire et à pris la manette à deux mains.
Moi, je devais aller en cours, je suis partie.
Dix minutes plus tard, dans le bus, mon téléphone a sonné. C’était un message de mon frère.
« J’ai trouvé ! Il suffisait de donner le job chevalier-dragon à tous mes personnages. Comme ça, ils sont en l’air quand les attaques de Garuda arrivent et ils ne reçoivent pas de dommages. Je suis en train de gagner, » m’écrivait-il.
Je vous assure que ce n’est pas du japonais, c’est du geek. Grosso modo, il avait trouvé la technique imaginée par les développeurs pour que des enfants de huit ans ou plus puissent terminer le jeu.
« Bien joué !!! » ai-je répondu, débordante d’enthousiasme.
Cinq minutes plus tard, mon téléphone re-sonnait. Encore mon frère.
« OH PUTAIN LE TARIF QUE JE LUI AI MIS. »
C’est comme ça qu’on fait du japonais chez nous : avec délicatesse et raffinement.

Garuda vaincu, plus rien ne nous arrêtait sur la voie de l’obsession linguistique. La dernière fois que nous nous sommes trouvés en vacances en famille, nous avons passé notre temps assis face à face à une table. Mon frère faisait du coréen avec le plus grand sérieux et moi, à chaque fois que j’avais une minute, je surfais sur un dictionnaire de mandarin en ligne. Je crois que Maman s’inquiète un peu pour notre santé mentale.

Et mon frère a dit : « tiens, je viens de découvrir qu’il existe plein de vieux jeux vidéo en coréen. »

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

N’ayant pas le temps de rejouer à Final Fantasy III, les captures d’écran ne sont pas les miennes. Celle en anglais vient du Wiki Final Fantasy et celle en japonais de ce site.
Bien entendu, la série Final Fantasy appartient à Square Enix.

Publicités

13 réponses à “Comment apprendre le japonais en jouant à Final Fantasy III

  1. Merci beaucoup pour cet excellent article sur l’un de mes jeux préférés du temps où j’avais le temps de jouer.
    Votre article m’a fait penser à une lecture récente sur l’apprentissage des jeux vidéos avec les langues qui pourrait peut-être vous intéresser. N’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé!
    http://vache-espagnole.fr/langues-et-jeux-videos/

    • Bonjour Jean,
      Merci de ta réponse. 🙂 Aimez FFIII, voilà qui est une marque de bon goût.
      Dans l’article fort sympathique que tu me signales, je remarque avant tout la liste de jeux vidéos dans des langues diverses qui me fait un petit peu l’effet d’un laser rouge sur un mur pour un chat surexcité. Tant de langues à apprendre à l’aide des jeux vidéos, c’est tellement tentant…
      Et toi, as-tu été tenté d’apprendre le japonais en jouant à FFIII ?

  2. quelques petits détails méthodologiques pour bien comprendre qu’un [Membre de la famille XXX] ne geeke pas au hasard: (et puis étant le protagoniste de cette histoire j’ai le droit d’ajouter mon grain de sel:)
    -L’intéret de jouer à un jeu NES est dans le fait que les cartouches de l’époque n’avaient pas assez de mémoire pour enregistrer 2000 kanjis, ainsi il est tout à fait possible de finir le jeu sans avoir à chercher dans son dictionnaire 1 à 1 les caracteres compliqués, d’autant plus que ce que la jeune génération n’imagine pas, c’est que de mon temps où les écrans tactiles étaient loins d’être généralisés, rechercher un kanji demandait de le chercher par la clé, et sinon par la pronociation (supposée), et sinon par le nombre de traits, ce qui impliquait de réussir à compter le nombre de traits d’un kanji écrit sur 8×8 pixels, et si on ne le trouvait pas sur la liste de 400 que proposait le dictionnaire à ce moment là il fallait réessayer avec +/- un trait, bref vous l’aurez compris c’était beaucoup plus reposant d’enchainer 2h de level-up et déboiter un boss que de chercher à comprendre ce que les petits tas de pixels souhaitaient partager avec vous. alors que au moins sur la bonne vieille famicom on était tranquille, que des kanas, rien que des kanas.
    -Une autre utilité est que peu de textes rendent aussi à l’aise avec les kanas que les dialogues des RPG famicom, en effet la plupart des médias -même les mangas – utilisent autant les kanjis que possible, à part les livres destinés aux enfants de maternelle, pour lesquels j’ai du mal à me passionner. Du coup, lorsque j’ai passé mon 3kyuu (qui équivalait au 4kyuu actuel dans ma jeunesse), qui par définition demandait de savoir peu de kanjis (enfin 300 quand meme) je me souviens avoir déboité la compréhension écrite ou la plupart des mots etaient ecrits en kana. et pendant la moitié restante du temps imparti avoir regardé les autres candidats galérer sur leur texte. En effet j’avais déjà à mon actif fini Dragon Quest 1, Final Fantasy 1 et 3, et surtout Zelda 1 dont les textes sont écrits en katakana, ce qui me mettait en position de superiorité évidente par rapport à ceux qui s’étaient arretés aux aventures de John-san dans minna no nihongo.
    -Jouer à un jeu en Japonais est une excellente raison de dire qu’on étudie sans vraiment étudier lorsqu’on est en prépa.
    -Lorsque l’étudiant aura appronfondi sa connaissance des caracteres chinois, il pourra s’atteler à des taches plus ardues, telles Chrono Trigger sur Super Famicom, Final Fantasy sur Playstation, Zelda sur Nintendo 64. Ce sera également l’occasion de découvrir des caractères allant au delà des jouyou kanji, tels ceux de 騎士 ( chevalier)、傭兵 (mercenaire)、爵 (comte), etc.

    • 騎士 ne fait pas partie des jouyou ?! C’est un scandale.
      L’esprit chevaleresque se perd complètement à notre époque.

      P.S. Tiens ! Frère à l’horizon ! 🙂

  3. On se jure que cette langue-là, c’est la dernière, qu’on ne replongera plus, et pourtant, c’est comme pour toutes addictions:
    時は流れ、歴史は繰返す。

    • Tu sais que je vais obligatoirement parler de Secret of Mana etc. dans ma série « Pourquoi la Fantasy est bonne pour votre santé » (je déforme peut-etre un peu mon titre ?).

      Traduction du commentaire d’al-chan pour les non-japonisants égarés sur cet article : c’est une citation de l’introduction du jeu vidéo Secret of Mana. Dans la version française du jeu, la phrase a été traduite par le mémorable « Tel le reflux des marées, l’histoire se répète inlassablement ».

  4. Etrange famille !
    A quand  » L’histoire de la Comète  » en japonais . . . ?

  5. je suis d’accord le karaoke et les jeux c’est très bon pour apprendre le japonais même si on apprend du vocabulaire un peu spécifique qu’on ne peut pas forcément réutiliser dans la vie quotidienne pauvre en épées à deux mains et autres boules de feu. Ca peut être frustrant par contre quand on est en pleine quête et qu’on doit aller chercher le ??? dans le ???? grrrr
    J’ai craqué sur monster hunter en jap à cause des kanjis et noms de monstres trop bizarres ^^ heureusement qu’internet aide.
    Je me mettrais bien au coréen justement!

    • Je ne comprends pas du tout de quel vocabulaire inutile tu veux parler, je m’en sers tous les jours de 救世主, 聖剣 etc. 😉
      Je vois que nous avons fait les meme expériences.

      • ^^ oui mais j’ai du mal à partager cet intérêt autour de moi je dois dire, je crois que le maximum atteint au karaoke en japonais est de 7!
        Par contre j’ai toujours plus axé mon apprentissage sur l’oral donc je suis plus douée en conversation qu’en lecture donc j’aime bien les jeux où les personnages parlent comme Tales of Eternia.

        • Ce qui est merveilleux avec les commentaires, c’est que tu viens de me suggérer une idée d’article : « Comment sympathiser avec ses collègues japonais en chantant des enkas au karaoke ». Merci !

        • mais pas de problème ^^ c’est vrai que ça marche hyper bien.. comme tactique de drague aussi « je cherche quelqu’un pour aller au karaoke chanter du enka mais je trouve parsonne… » (yeux de chat potté de petit gaijin triste)

Reponses et commentaires :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s