Qu’est-ce qu’une VRAIE saga ? Seconde partie

Cet article est la suite de l’article « Qu’est-ce qu’une vraie saga ? Première partie ».

Premier type de saga : les sagas royales

La Heimskringla, la plus connue des sagas royales, est l’histoire des rois de Norvège. Le titre, qui reprend les premiers mots du texte, signifie « l’orbe du monde ». Voilà la première phrase : « On dit que l’orbe du monde, que la race humaine habite, est séparé en de multiples baies, et que des vastes mers pénètrent dans les terres depuis l’océan. »

La Heimskringla dans un manuscrit islandais du XVIIe siècle.

Le récit commence dans les temps légendaires pour devenir progressivement plus historique. Mais, même pour les parties légendaires, le lecteur est frappé par le soin que met Snorri à citer ses sources et par l’intérêt de ses réflexions. Dans sa préface, il prend le temps de nommer ses sources principales :

« Dans ce livre, j’ai note par écrit des histories anciennes, telles que je les ai entendues raconter par des personnes d’intelligence, concernant les chefs qui ont tenu les pays du nord sous leur domination […]
« Thjodolf de Hvin était le scalde [poète] de Harald à la Belle Chevelure, et il composa un poème pour le roi Rognvald le Glorieux, qui est appelé « Ynglingatal ». […] Eyving Skaldaspiller a lui aussi énuméré les ancêtres du baron Hakon le Grand dans un poème appelé « Haleygjayal », composé à propos d’Hakon… »[ 1]

Dans le corps du texte, il cite largement les écrits de ces poètes, au point qu’on a l’impression de lire un rapport de thèse universitaire. Bref, nous ne sommes pas là pour nous amuser.

Voilà un autre exemple du travail de Snorri. Dans la première partie de son texte, l’Ynglinga Saga, Snorri se penche sur les origines légendaires de la famille royale. Bien que chrétien, il estime que les rois de Norvège sont des descendants des dieux païens, en particulier Odin et Freyr.
Mais Snorri pense que ces dieux ne sont pas réellement des dieux : selon lui, ce sont tout simplement des hommes influents dont les gens du commun auraient fait des dieux après leur mort. Snorri pense qu’ils appartenaient à une famille venue d’une ville d’Asie nommé Asgard (c’est le nom du légendaire domaine des dieux dans la mythologie nordique).

« Le peuple faisait des sacrifices à Odin et aux douze chefs venus d’Asie, et les appelèrent leur dieux, et crurent en eux bien longtemps après cela. […]
« Odin mourut dans son lit à Swithiod […] et les suèdois crurent qu’ils était retourné dans l’ancien Asgard, et qu’il y vivrait pour l’éternité. Ils se mirent à croire en Odin, et à invoquer son nom. »[ 2]

Il est fascinant de constater que, géographie créative mise à part, ce raisonnement sur la naissance d’une religion peut encore paraitre très crédible en théorie.
Dans ce cas précis, les historiens modernes ne sont pas d’accord avec Snorri. En particulier, il est maintenant bien connu qu’Odin (de la mythologie des peuples nordiques) et Wotan (de la mythologie des germains) sont à l’origine un même dieu qui date de l’époque où les deux peuples ne faisaient qu’un. Cela repousse l’existence de la personne théorique à bien loin dans le passé (et en tout cas à beaucoup trop loin pour en faire l’ancêtre historique du roi de Norvège).
Le linguiste et philologue George Dumézil a également montré que la figure d’Odin-Wotan provient d’une mythologie indo-européenne encore plus ancienne. Il souligne l’importance de son rôle symbolique, qui laisse à penser qu’Odin-Wotan représente avant tout une fonction, pas une personne.
Mais le raisonnement de Snorri reste intéressant. Surtout, malgré nos connaissances plus larges, un savant du XXe siècle comme George Dumézil doit encore prendre le temps d’y répondre, gage de qualité s’il en est.

Notons aussi que Snorri, en faisant des anciens dieux nordiques des hommes remarquables, se donnait tout le loisir d’en dire du bien. En effet, en tant que chrétien, il n’aurait pas pu louer l’héritage culturel que représentaient ces dieux : il peut le faire si ce sont des hommes.

Les sources citées par Snorri pour parler des temps anciens appartiennent à la poésie scaldique.
La poésie scaldique est une forme poétique orale, très complexe, qui apparaît en Norvège et en Islande au VIIe et VIIIe siècle puis se transmet à toute leur sphère d’influence culturelle. La poésie scaldique sert en premier lieu à louer les hauts faits de rois ou de barons. Or, elle reste vivante en Islande bien après qu’elle ait disparu en Norvège ou ailleurs.
De même, l’Edda poétique (ensemble de poèmes « mythologiques, gnomiques, magiques, éthiques et héroïques » hérités de la culture nordique ancienne selon Régis Boyer) est rassemblé dans un manuscrit en Islande au XIIIe siècle. Regis Boyer a appelé l’Islande un « conservatoire des antiquités nordiques ». C’est pourquoi le pays a un avantage sur ses voisins dans le domaine de la littérature : à l’image de Snorri, les rédacteurs des sagas peuvent répéter les hauts faits relatés dans les poèmes ou même les citer.

Deuxième type : les sagas des islandais

Dans un tout autre genre, l’héritage poétique de l’Islande se retrouve aussi dans les « sagas des islandais », qui racontent la vie des premiers habitants d’Islande.
Certains héros de ces sagas sont des « scaldes », des poètes. Les auteurs des sagas citent (ou écrivent eux-mêmes dans un style ancien) les poèmes de leurs personnages. De cette façon, l’auteur fait parler directement ses héros, ce qui rend le récit plus vivant.

Tournons-nous à présent vers les sagas des islandais. Ce sont souvent celles auxquelles on pense quand on parle de sagas anciennes. En effet, ce sont celles qui racontent, pour dire les choses simplement, des histoires de vikings.

On compte une cinquantaine de sagas dites « des islandais ». Les récits abordent des sujets variés. On y trouve des luttes entre des chefs de clans ou des familles islandaises (« saga de Hrafnkell », « saga de Njals-le-brulé »), des vies d’aventuriers (« saga d’Egill »), de hors-la-loi (« saga de Grettir », « saga de Gisli Sursson ») ou encore l’histoire de triangles amoureux tragiques. Tiens ! Comme… Twilight de Stephenie Meyer.
Pardon, c’était un peu facile. Mais les « saga de Gunnlaug langue-de-serpent » et « saga de Laxdæla » ont bien pour sujet des triangles amoureux.
Et non, je ne sais pas comment on prononce la moitié des noms.

Au milieu de ces sagas, le thème auquel on s’attend le plus est bien là : les récits parlent de marins qui sillonnent les mers du nord, de pillages, d’aventuriers qui s’attachent comme mercenaires à la cour de roi étrangers.
Les pillages sont décrits d’un ton parfaitement détachés. Voilà comment est résumée une expédition de Thorolf, l’un des héros de la Saga d’Egill :

« Thorolf possédait à présent trois navires, avec lesquels il se rendit vers l’ouest en passant par Fold. Au nord de Lidandisness, [Thorolf et ses hommes] se tinrent à distance des côtes, mais firent des pillages à chaque fois qu’ils débarquèrent. Lorsque Thorolf arriva à l’entrée des estuaires, il mit le cap vers l’intérieur des terres pour rendre visite à son père Kveldulf, chez qui il fut bien accueilli. »[ 3]

Bonjour, cher papa ! La semaine dernière, j’ai brulé des villages. Et vous, comment allez-vous ?

De manière peut-être plus essentielle, une très grande place est laissée à la généalogie ou à l’histoire familiale des héros.
Prenons la Saga d’Egill, qui raconte les aventures d’un aventurier islandais. Egill a un caractère violent et il est très laid, mais son talent pour la poésie en fait un personnage mémorable. Pourtant, Egill ne daigne naître qu’au tiers du récit. La saga commence chez son grand-père, Kveldulf, en Norvège. Puis on suit l’oncle d’Egill, Thorolf, qui meurt dans des circonstances tragiques. Après cela, la saga se préoccupe du père d’Egill, puis de son frère aîné, etc.
Egill ne devient le personnage principal de la saga qu’à la mort de son frère aîné, à la moitié du récit environ. De plus, à l’apparition de chaque nouveau personnage, même secondaire, l’auteur prend le temps de nommer ses antécédents et chacun de ses enfants.
Les spécialistes théorisent que les sagas, lorsqu’elles ont été écrites, faisaient figure de mémoire de l’Islande. Dans ce cadre, retracer l’histoire familiale d’autant de personnes que possibles est tout-à-fait justifié. C’est d’autant plus vrai que, comme nous l’avons vu grace à la vie de Snorri, l’Islande du XIIIe siècle, où les sagas sont écrites, est un pays en plein boulversement.
Mais il y a une autre raison, plus littéraire : en lisant une saga comme celle d’Egill, on constate que les histoires des personnages semblent se répéter de génération en génération. L’auteur, implicitement, se penche sur la question de l’hérédité ou du destin.[ 4]

Malgré l’épithète de « réalistes » qu’on leur accole souvent, les sagas des islandais contiennent quelques éléments fantastiques.
Il ne s’agit pas de dieux et de dragons (domaine des « sagas légendaires ») mais plutôt d’un fantastique à petite échelle, utile dans la vie de tous les jours, si l’on peut dire. Par exemple, Egill sait utiliser des runes pour guérir des maladies ; ou encore, le malveillant Swan (« saga de Njals-le-brûlé ») échappe à des poursuivants en levant un nuage de brume par sorcellerie. De plus, à travers les sagas, on rencontre de nombreux « berserks ». Ce sont des guerriers habités par une fureur sacrée, inspirée par le dieu Odin, qui les rend capables d’exploits extraordinaires au combat.
Voilà, parce qu’elle est très réjouissante, la description de la fureur sacrée du berserk Ljot le Pale :

« Ljot était un homme puissant, de grande taille. Alors qu’il s’avançait à travers la prairie vers le lieu du combat, il fut secoué par une crise de furie berserk : il se mit à hurler d’une voix hideuse et mordit le bord de son bouclier. »
(« Egils saga »)[ 5]

Aïe, les dents.

Pour finir, un thème qui parait déconcertant au premier abord se retrouve dans de nombreuses sagas. Ce n’est pas un sujet romantique : il s’agit des procès en justice et des machinations pour récupérer une propriété ou un héritage.
Par exemple, dans la « Saga de Njals-le-brûlé » (« Brennu-Njals saga », dont je trouve le titre merveilleux) la première partie du récit s’attarde longuement sur les conséquences financière d’un divorce : qui va rester propriétaire des terres apportées en dot par l’ancienne épouse ?
Le sujet n’est surprenant qu’à première vue. En effet, si les marins islandais se risquent sur la mer et vont piller des villages, ce n’est pas par amour de l’aventure : c’est parce qu’ils veulent gagner de l’argent. Il est donc logique qu’ils saisissent avec enthousiasme les occasions moins dangereuses de s’enrichir. De plus, puisqu’au moment où elles sont écrites les sagas sont la mémoire du pays, elles doivent aider à comprendre pourquoi telle famille est riche et telle famille est pauvre.

Mais, souvent, ces choses tournent très mal.
Dans la saga d’Egill, le héros éponyme demande au roi de Norvège de trancher dans une dispute d’héritage. Mais le roi et surtout la reine, Gunnhilda la magicienne, se méfient d’Egill : ils donnent raison à son adversaire.
Furieux, Egill se rend chez son adversaire et le tue. Puis, en mer sur son longship, Egill croise une petite embarcation. Le fils du roi, un bel enfant de dix ans, s’y promène innocemment. Pour se venger du jugement de ses parents, Egill le tue et massacre les hommes qui l’accompagnent.
Il est bien évident qu’après cela, Egill ne récupère jamais son héritage.

Aux exemples précédents, vous aurez sans doute constaté qu’à nos critères – qui ne sont pas toujours ceux de l’époque – les héros des sagas paraissent souvent violents, âpres au gain et peu sympathiques.
Ce n’est pas le cas de tous, et certains s’adoucissent au cours de l’histoire. Reste que, pour un lecteur moderne, l’effet est un peu glaçant. Dans une saga comme « Gunnlaug langue-de-serpent », dont le thème est une histoire d’amour, le sujet est traité avec mille fois moins de chaleur qu’il ne le serait à notre époque.

Malgré tout, les moments – ou les thèmes – touchants existent.

« Njals-le-Brulé », l’une des plus longues et des plus belles sagas, est structurée autour de l’amitié de deux hommes, Njals le sage et Gunnar, un guerrier courageux mais trop prompt. Une dispute entre leurs épouses cause sept morts parmi leurs amis proches et leurs serviteurs. Malgré les circonstances, Njals et Gunnar tentent, par amitié l’un pour l’autre et avec un dévouement louable, d’empêcher leurs familles de s’entretuer.

Quant à « Egill », c’est l’une des sagas les plus violentes. Le héros est principalement préoccupé par sa richesse et c’est littéralement un tueur d’enfants.
Malgré tout, au milieu des massacres, des scènes plus douces se distinguent.
Aux moments graves, Egill, qui est un scalde (poète) de talent, trouve des mots touchants pour louer ou pleurer les personnes qui lui sont chères.
Vers la fin du récit, son fils meurt, pris dans une tempête. De douleur, Egill veut se laisser mourir à son tour. Il ne se reprend que lorsqu’on lui fait remarquer qu’il est le seul à pouvoir composer un poème pour les rites funéraires de son fils.
Alors, Egill se relève et compose un long poème qui commence ainsi :

« Ce n’est qu’à grand-peine
Que je remue mes lèvres,
Que je force à travers ma gorge
Le souffle d’un chant… »[ 6]

Je laisse ce poème conclure cette petite introduction au monde des sagas classiques (« petite » en regard du sujet – je vous ai vu lever les yeux au ciel, ne niez pas).

Il nous faut conclure à propos de notre premier problème. Vous l’avez oublié depuis le temps, je vous comprends.
Nous parlions de ce que nous appelons une saga dans la littérature (ou le cinéma) de notre époque moderne.

Une saga moderne ?

Quand on parle de sagas modernes, deux œuvres sont immanquablement mentionnées : « Le Seigneur des Anneaux » de J.R.R. Tolkien et « la Guerre des Etoiles » de George Lucas (en particulier, si vous buvez un verre d’alcool à chaque fois que vous rencontrez l’expression « la saga de George Lucas » dans un magazine, vous n’allez pas souvent conduire).

En ce qui concerne le Seigneur des Anneaux, les nordiques eux-mêmes semblent rechercher la comparaison puisque le livre a été traduit sous le titre de « Hringadróttinssaga » (« saga du seigneur des anneaux ») en islandais et « Sagan om ringen » (« saga de l’anneau ») en suédois.[ 7]

Il est effectivement tentant de rapprocher Tolkien du monde des sagas. Tolkien s’inspire directement de la littérature noroise. Il peuple son univers avec les créatures fantastiques des contes nordiques : elfes, nains et trolls.
En particulier, « Beowulf », un poème épique issu de la culture nordique, est l’un de ses textes de référence. C’est de « Beowulf » que provient l’expression « Terre du Milieu », popularisée par Tolkien (elle se dit « middangeard » dans le texte original de « Beowulf »). Cette expression est par ailleurs à l’origine du mot « Midgard », le nom du monde des humains dans la mythologie nordique.
Cependant, Beowulf n’est pas une saga, c’est un poème (contrairement aux sagas en prose) et il date d’avant les sagas puisqu’il a été composé entre le VIIIe et le XIe siècle.
De même, Tolkien s’inspire parfois des « sagas légendaires ». Il a donné une version de la « Volsunga Saga » (qui est la version nordique du conte germain de l’anneau des Nibelungen) sous le nom de « Légende de Sigurd et Gudrun ». Mais, plutôt que les sagas au sens où on l’entend le plus souvent – les récits de la vie des islandais – c’est la matière légendaire plus ancienne qui plait à Tolkien.

Malgré tout, on peut noter une ressemblance styliste intéressante entre les sagas islandaises classiques et l’œuvre de Tolkien : l’usage des poèmes au milieu du texte en prose.
Les personnages de Tolkien parlent en vers pour décrire leurs sentiments ou composer des éloges pour leurs amis morts : par exemple, songeons aux poèmes de Galadriel ou à la cérémonie qui suit la mort de Boromir (cette scène ressemble d’ailleurs beaucoup à une cérémonie viking où le mort est placé sur un bateau à la dérive).
Pour le lecteur, cela fait écho de manière très frappante à la manière dont les auteurs de sagas mettent des poèmes dans la bouche de leurs héros.

A dire vrai, le terme de « saga » me laisse un peu dubitative pour décrire des œuvres modernes. Mais ce n’est pas parce que les œuvres modernes ne sont pas à la hauteur.
Quand on lit une saga du XIIIe siècle, la question qui se pose est plutôt la suivante : pourquoi une œuvre comme « La Guerre des Etoiles » voudrait-elle être comparée à ça ? Pourquoi, mon dieu ?

En effet, les protagonistes de Tolkien ou de George Lucas sont d’un brulant idéalisme. Ils risquent la mort pour sauver les peuples libres de la Terre du Milieu de l’infâme Sauron, libérer la galaxie de l’Empereur et du Côté Obscur de la Force et ainsi de suite.
Au contraire, les héros des sagas islandaises se préoccupent avant tout de leur avancement personnel. Ils pillent des villages comme d’autres vont à la pèche à la morue et plantent avec abandon des haches dans le crâne de leurs connaissances. Le mot « fieffés salauds » me vient à l’esprit pour décrire plusieurs d’entre eux. Voire pour décrire la majorité d’entre eux. La question ne se pose pas de savoir si, comme Han Solo, ils auraient tiré en premier.
Bien entendu, on ne peut pas toujours juger leur comportement à l’aune de nos critères actuels. De plus, les auteurs des sagas ne cherchent pas toujours à présenter leurs héros comme des modèles à suivre, loin de là : ils ne sont pas si simplets.
Reste que mettre côte à côte Egill, fils de Grimr le Chauve et Luke Skywalker (qui sauve une princesse et ne lui demande ni argent en retour, ni sa main en mariage pour obtenir sa dot ! Quel idiot !) est une recette pour avoir des fou-rires.
Est-ce l’influence du christianisme, qui a popularisé l’image du héros qui se sacrifie pour les autres ? Toujours est-il qu’aujourd’hui, pour être le héros d’un livre qualifié de « saga », il faut être l’incarnation du don de soi. Au minimum, il faut risquer sa vie pour sauver les Etats-Unis d’un complot terroriste. Au mieux, il faut sacrifier sa vie pour Sauver le Monde.
Pour le public, le fait que les héros des « sagas » modernes représentent le Bien est un aspect important du genre. Lorsqu’un auteur comme G. R. R. Martin présente un monde plus nuancé, c’est une surprise. Mais ce n’était pas le cas dans les sagas islandaises traditionnelles.

Pour conclure, notons que les sagas islandaises sont très rarement « épiques » au sens où on l’entend aujourd’hui. Elles sont pleines de rebondissement, c’est vrai, mais elles parlent de familles ou de personnages réalistes. Personne ne sauve la galaxie. Même tuer des dragons reste une occupation fort rare, cantonnée aux quelques « sagas légendaires ».
En réalité – et c’est un peu triste à dire, car la poésie des sagas est complètement perdue dans cette comparaison – il me semble qu’on est plus proche des caractéristiques d’une saga islandaise classique quand on utilise le terme « saga » comme un journaliste de Paris-Match : pour parler de la « saga » d’une grande famille d’industriels ou des machinations d’un politicien.

Je ne dis pas cela pour dénigrer les sagas islandaises, au contraire. Je les aime profondément pour ce qu’elles sont. Cependant, croyez-moi : je n’exagère absolument pas quand je dis qu’en moyenne, les personnages de G. R. R. Martin sont plus préoccupés par le bien public et plus respectueux de la vie humaine que les héros des sagas du XIIIe siècle.

La légende du portrait d'Egill dans "wikimedia commons" est : "Egill doing his thing with the eyebrows" (en référence à une scène de la saga). Bien joué, utilisateur anonyme !

A DROITE, personne horrible qui a cherché à tuer un jeune garçon pour sauver sa sœur (et leurs enfants) d’un scandale qui les auraient tous ruinés. Il n’a cependant pas vérifié que le petit garçon était bien mort, l’idiot !
A GAUCHE, personne horrible qui a tué un jeune garçon parce qu’il était fâché, et qui n’a pas manqué son coup, lui.
Celui de droite est un petit joueur.

Si la Guerre des Etoiles était une saga islandaise, les protagonistes seraient Jaba the Hutt, Boba Fett, l’Empereur et peut-être Han Solo (dans la version où il tire en premier sur Greedo, dois-je le préciser).
Quant au Seigneur des Anneaux, si c’était une saga du XIIIe siècle, il s’y passerait… Tiens, d’ailleurs…

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« Frodo le viking »
(saga du XIIIe siècle attribuée à Heroiki Writerson)

Il y avait un homme qui s’appelait Bilbo de la Comté, qui était un bersekr : il était le fils de Bungo, qui possédait de riches terres et une ferme nommée Cul-de-Sac, et de son épouse Belladonna qui venait d’une noble famille du Pays de Touque. Bilbo n’avait point songé à se marier. Il fit venir chez lui pour l’adopter son neveu Frodo, fils de Drogo (lui-même fils de Sigurd, petit-fils d’Egyll, et ainsi de suite jusqu’à épuisement de votre imagination).
Adoncques il advint que Bilbo et Frodo partirent à l’aventure avec une compagnie de nains pour tuer des trolls et des dragons qui ne leur avaient rien demandé. Bilbo et Frodo firent un grand massacre d’orcs dans les monts brumeux ; arrivé face au chef des gobelins, Bilbo-le-bersekr poussa un grand cri et mordit son bouclier. Puis il se jeta sur le chef des gobelins et lui ouvrit le ventre avec sa hache.
Hélas, plus tard, Bilbo se disputa avec le roi des nains à propos de sa part du butin. Le roi des nains, furieux, lui abattit son épée sur le crâne. Heureusement, le casque de Bilbo arrêta le coup et Frodo put embrocher le nain sur sa hallebarde.
Ils revinrent dans la Comté. Mais voilà qu’Otho (qui était le cousin de Bilbo par son père Longo et leur grand-père Mungo, suivez un peu, bon sang) s’était installé à Cul-de-Sac avec son épouse Lobélia, car tout le monde croyait Bilbo et Frodo morts.
« Sortez de là ! cria Frodo, furieux. D’ailleurs, vous n’avez pas droit à l’héritage de Bilbo car on dit que la mère d’Otho, Camellia fille de… je ne sais plus, était une servante et non point une épouse légitime. »
Après ces paroles insultantes, Lobélia et Otho, très fachés, s’apprêtèrent à partir.
Au passage, Lobélia mit dans sa poche des cuillères en argent précieux qu’elle admirait grandement, qui appartenaient à Bilbo. Mais Frodo la vit faire. Pris d’un grand courroux, il saisit sa hache et poursuivit Otho et Lobélia en criant.
Voyant cela, Otho et Lobelia s’enfuirent en appelant à l’aide et s’enfermèrent dans leur maison. Mais Frodo, étant d’une force peu commune, perça la porte avec sa hache et se jeta sur Otho, qu’il tua d’un coup à travers le crane.
Après quoi, lors du Thing, il fut décidé que Frodo avait mal agit. Frodo décida de s’exiler, et Bilbo l’accompagna. Frodo était for mélancolique et composa un poème à propos de sa douleur :
« Quelle douleur pour moi de quitter,
Le pays que j’aime, la Comté
Je dois la quitter sans bagage,
En y laissant mon héritage. »
Frodo et Bilbo se dirigèrent vers les Havres Gris et s’y procurèrent un longship. Ils partirent sur la mer. Puis ils remontèrent la rivière Bruinen et pillèrent Fondcombe, massacrant horriblement les elfes qui s’y trouvaient.
Le roi des elfes, Elrond, était un grand magicien. Pour se venger, il jeta un sort terrible à Frodo : il condamna tous les hommes de sa famille, jusqu’à la fin des temps, à porter des noms se terminant par « o ».
Ansi se termine la saga de Frodo.

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Références :

Avez-vous envie de vous plonger dans une « saga des islandais » ? Il existe une merveilleuse banque de données en ligne qui vous permet de lire des traductions libres de droits : ici.
Rendez-vous en bas de la page pour voir les traductions classées par langue. On en trouve deux en français et une vingtaine en anglais.

On peut aussi lire la Heimskringla en ligne, en anglais à nouveau : ici !

Et voici une intéressante biographie de Snorri Sturluson… en anglais : ici.

Tout ceci manque de français. Voici un article plus général de Regis Boyer à propos de la littérature des pays nordiques : tenez.

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Notes :

[1]
Toutes mes citations de la Heimskringla proviennent de la traduction en anglais de Samuel Laing (1844). Comme je le disais dans la première partie de l’article, il existe des traductions françaises mille fois plus professionnelles, notamment par Régis Boyer… mais elles n’ont pas l’avantage d’être en ligne et libres de droits.

« In this book I have had old stories written down, as I have heard them told by intelligent people, concerning chiefs who have have held dominion in the northern countries […].
« Thjodolf of Hvin was the skald of Harald Harfager, and he composed a poem for King Rognvald the Mountain-high, which is called « Ynglingatal. » […] Eyvind Skaldaspiller also reckoned up the ancestors of Earl Hakon the Great in a poem called « Haleygjatal », composed about Hakon… »
(« Heimskringla », Snorri Sturluson)

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[2]

« People sacrificed to Odin and the twelve chiefs from Asaland, and called them their gods, and believed in them long after. […]
« Odin died in his bed in Swithiod […] and the Swedes believed that he was gone to the ancient Asgaard, and would live there eternally. Then began the belief in Odin, and the calling upon him. »
(« Heimskringla », Snorri Sturluson)

[ Retour]

[3]
A nouveau, j’utilise la traduction de W.C. Green (1893).

« Thorolf had now three ships, with which he sailed westwards by Fold. […] Northwards from Lidandisness [Thorolf and his men] held a course further out, but pillaged wherever they touched land. But when Thorolf came over against the Firths, then he turned his course inward, and went to see his father Kveldulf, and there they were made welcome. »
(« Egils saga »)

[ Retour]

[4]
Sans oublier de possible références mythologiques – Egill/Odin est un rapprochement très facile à faire. Nous étions prévenus : les sagas sont des oeuvres littéraires complexes (où les personnages s’entretuent à coups de hache).
[ Retour]

[5]

“Ljot was a man of vast size and strong. And as he came forward on the field to the ground of combat, a fit of Berserk fury seized him; he began to bellow hideously, and bit his shield.”
(“Egils saga”)

[ Retour]

[6]
Voilà la traduction de W. C. Green :

« Much doth it task me
My tongue to move,
Through my throat to utter
The breath of song… »

Pssst ! Puisque vous êtes un lecteur merveilleux qui lit même les notes, je vous offre si vous voulez un autre passage de la saga, mon préféré.

Egill a assassiné le fils du roi et de la reine Gunnhilda, laquelle est une magicienne. Lors d’une péripétie souvent commentée, il se retrouve à leur merci.
Le seul défenseur d’Egill auprès du roi est son ami d’enfance Arinbjorn. D’ailleurs, dans la saga, Arinbjorn passe son temps à essayer de tirer Egill de mauvais pas – on se demande bien ce qu’Egill a fait pour mériter un ami comme lui.
Malgré l’opposition de la reine, Arinbjorn réussi à convaincre le roi de laisser Egill vivre une nuit. Il conseille à Egill d’utiliser cette nuit pour composer, en y mettant tout son talent de poète, un hommage au roi. Le roi, pense-t-il, se laissera fléchir par cette marque de respect.
Egill, bien qu’il déteste le roi et n’ait aucune envie de chanter ses louanges, finit par accepter. Au milieu de la nuit, Arinbjorn lui rend visite et lui demande comment avance le poème. « Mal, » répond Egill. « Je ne peux pas composer car un oiseau devant ma fenêtre fait un bruit d’enfer. » Voilà ce que fait Arinbjorn :

“Whereupon Arinbjorn went away and out by the door leading up to the house-roof, and he sate by the window of the upper room where the bird had before sate. He saw that something of a shape witch-possest moved away from the roof [n.b. le contexte implique que la reine-magicienne Gunnhilda en est responsable]. Arinbjorn sate there by the window all night till dawn. But after Arinbjorn had come there, Egil composed all the poem […]”
(“Egils Saga”, traduction de W. C. Green)

Arinbjorn est resté assis sur le toit durant toute une nuit glaciale (la scène se produit au nord de l’Angleterre) pour aider Egill. Quel ami.
Le roi reste muet de surprise en entendant le poème qui résulte de cette nuit de veille. Il laisse aller Egill.

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[7]Ce dernier titre ne plaisait d’ailleurs pas à J.R.R. Tolkien et il a été corrigé en « Ringarnas herre » (« le seigneur des anneaxu ») dans une traduction de 2004, mais le nom de l’article Wikipedia en suédois est toujours « Sagan om ringen ». L’ancienne traduction a aussi été utilisée pour l’adaptation cinématographique de Peter Jackson.
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