Comment réduire ses relecteurs à la rage et au désespoir

La plupart du temps, je m’exprime dans un français correct. C’est le minimum quand on a écrit un roman, me direz-vous. Oui. Tout juste. Et c’est pourquoi je ne vous fais cet aveu qu’en tremblant de honte et en me cachant le visage : après une heure du matin, je ne sais plus écrire.

Pour le prouver, je vais en appeler au témoignage de Mlle Lise, qui est ma relectrice de première instance (et vice-versa, car elle écrit elle aussi, et très bien).

Mais il faut que je donne un peu de contexte, sinon mes horreurs seront incompréhensibles. Voilà, en quatre images, ce qu’il est utile de savoir à propos de l’histoire que j’étais en train d’écrire :

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Maintenant, imaginez-moi à mon bureau. Suite à une crise de productivité, j’avais décidé d’écrire un chapitre par jour (résolution qui a duré trois jours) et de les envoyer directement à Mlle la relectrice, Lise.
Il est 1h du matin. Je ne sais plus ce que j’écris. J’ai gratté dix pages et j’en suis enfin à la dernière phrase du chapitre, au moment où la jeune Naerlin s’enfuit de chez elle suite à une rencontre avec des monstres.

Et la tragédie frappe. Je laisse passer la phrase suivante :

« [Naerlin] pensa qu’elle serait incapable de traverser la plaine facilement, les doigts dans le nez et les mains dans les poches. »

J’ai honte. Heureusement, Lise a réagi immédiatement et j’ai reçu cet email :
« Une remarque sur ta dernière phrase : avait-elle vraiment cru qu’elle serait en mesure de faire cela ? Si oui, mets-la rapidement en contact avec un directeur de cirque, je pense que les gens se bousculeront pour admirer cette contorsionniste capable de traverser le monde les mains dans les poches mais en même temps les doigts dans le nez – et pourquoi pas les pieds sur la tête ? »

Mais les atrocités ne sont pas finies. Quelques chapitres plus tard, voilà que les monstres du Nord attaquent.
En entendant les créatures du Nord (qui ne parlent pas suédois, contrairement à ce qu’on pourrait penser) arriver au milieu de la nuit, le jeune Auclair s’habille à la hâte. Le suspens est à son comble.

Malheureusement, l’auteur écrit tout ceci à 3h du matin et le mot « tricot » lui échappe soudain. C’est la fatigue, et éventuellement le cidre puisque j’ai écrit cette scène en Bretagne.
Pour ne pas perdre de temps, j’écrivis un mot au hasard dans l’idée d’y revenir lorsque j’aurais l’esprit clair. Auclair enfila donc un « pull-over » à la place de son tricot.
Evidemment, j’oubliai complètement d’y revenir, et…

« Tu crois que je te paie pour que tes héros portent des pull-overs? s’indigne Lise par mail.
– Note que je ne suis pas payée, répondis-je.
– Je ne suis pas une puriste de l’heroic fantasy, mais EXPLIQUE-MOI PAR QUEL MIRACLE DES PERSONNAGES QUI ONT DES BOIS SUR LA TETE POURRAIENT BIEN ENFILER UN PULL-OVER!!!! Je te propose de réécrire la scène: « Auclair s’habilla en hâte. Malheureusement, au moment où il passait la tête à l’intérieur de son pull, il fit preuve de trop de précipitation et ses bois s’accrochèrent dans les mailles. Il passa ainsi dix minutes à se débattre avec le tissu, incapable de faire passer sa tête dans le bon trou – un bois passait dans la manche, l’autre déformait l’épaule… Au moment où il se laissait envahir par la colère et le désespoir, il entendit un grand « craaaaaaaaac »: le bois prisonnier avait finalement trouvé une issue en déchirant violemment le vêtement, et Auclair put enfin revoir la lumière du jour, après ce supplice encore plus affreux que ce qu’auraient pu imaginer les créatures du Nord qui l’attendaient ». »

Le mail s’arrête là, car, toute à sa rage, Lise est allée égorger des licornes et donner des coups de pieds à des chatons. Mais elle avait bien raison.

Chers amis qui écrivez, ignorez ce que Cyrano de Bergerac raconte à propos de ses œuvres (« mon sang se coagule/ A l’idée qu’on y puisse changer une virgule »[ 1]). Apprenez de mes douloureuses expériences. Il est important de faire relire votre œuvre (roman, appel à la révolution prolétaire, lettre de motivation pour un poste d’analyste marketing) par une ou plusieurs personnes de confiance.
Vos horreurs ne seront sans doute pas à la hauteur des miennes, c’est vrai, surtout si vous avez l’intelligence de ne pas écrire au milieu de la nuit. Mais nous sommes tous humains. Demander à quelqu’un de vous relire peut sauver des vies qui, sans cela, auraient été étouffées par un pull-over.

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[1] A la décharge du Cyrano de Bergerac historique, c’est une citation de la pièce d’Edmond Rostand. Le véritable Cyrano de Bergerac était probablement une personne très raisonnable qui laissait ses proches corriger ses fautes de frappes en activant le « suivi des modifications » sous Word.

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6 réponses à “Comment réduire ses relecteurs à la rage et au désespoir

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  3. Je permet de rajouter que dans le dessin Auclair dit « C’est parce que non appartenons… » je ne sais pas si c’est fait exprès mais je tenais à le signaler, au cas où 😉

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