C.S. Lewis, le frère dominicain et les romans mélancoliques

Ce jour-là, j’ai simultanément découvert C. S. Lewis et été dupée par un frère dominicain polonais.

Cette histoire s’est déroulée il y a bien longtemps, en 2004, lorsque j’étais une innocente jeune personne de dix-neuf ans. Cet été-là, je suis allée passer quelques semaines en Irlande pour prendre des cours d’anglais. Malgré mes efforts courageux, je n’ai pas réussi à acquérir l’accent du pays et je n’ai pas non plus capturé de lutin habillé en vert.
Cependant, une surprise amusante m’attendait : un tiers mes camarades de cours d’anglais étaient des frères dominicains venus de Pologne. Après coup, cela me parait logique. L’Irlande est une nation tout ce qu’il y a de plus catholique. Où trouver meilleur endroit pour apprendre l’anglais avant d’aller convertir les païens partout dans le monde (mais pas en latin, ce qui serait trop compliqué) ?

C’est ainsi que je me suis retrouvée assise à coté du sympathique Michal, frère dominicain de trente ans né dans la banlieue de Cracovie. Lors d’une discussion courtoise, je l’innocemment informé que j’étais athée. Il m’a regardé avec un sourire radieusement calculateur. Je ne me suis pas méfiée.

Frère Michal conçut immédiatement un plan diabolique. D’un air détaché, il me demanda si, puisque j’aimais « Le Seigneur des Anneaux » et la Fantasy, j’avais déjà lu des œuvres de C.S. Lewis, un écrivain d’origine irlandaise né en 1898.
« Justement, je suis très curieuse de lire ses livres ! J’ai entendu dire que c’était un ami de J.R.R. Tolkien, répondis-je.
– Ca tombe bien : nous avons quelques livres de C.S. Lewis dans la bibliothèque de notre prieuré, en anglais. Si tu veux, je peux t’en prêter, dit Michal.
– Oh! Thank you, that would be really generous of you. I take good care of books, don’t you worry, » m’exclamais-je, débordante d’enthousiasme, attirant sur nous l’attention du professeur d’anglais.
Le lendemain, le piège s’est refermé sur moi. Michal, dont le sourire se faisait de plus en plus triomphant, m’a mis dans les mains « Surprised by Joy », l’autobiographie de C.S. Lewis publiée en 1955.

Le piège est prêt.

Si vous connaissez C.S. Lewis, vous devez, à cette étape de l’anecdote, être en train de rire de bon cœur. En 2004, on parlait encore assez peu de lui, en particulier en France. Ce n’est plus le cas puisque qu’une adaptation de son roman le plus connu, « Le lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique » est sorti au cinéma en 2005. Le film est même sorti en décembre, c’est-à-dire juste à temps pour Noel – miracle du marketing. Ce fut un succès commercial et deux autres adaptations, « Prince Caspian » et « l’Odyssée du Passeur d’Aurore », ont suivi.

« Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique » – couverture de l’édition de 1950.

Ces adaptations ont eu lieu suite à l’immense succès de « Harry Potter » et de la version du « Seigneur des Anneaux » donnée par Peter Jackson. Les livres de C.S. Lewis se situent, si on veut, à mi-chemin : ils se déroulent dans un univers imaginaire, Narnia, où de jeunes anglais viennent s’égarer et vivre de grandes aventures.
Mais, du point de vue d’un expert en marketing, l’œuvre de C.S. Lewis a quelque chose de plus : elle a l’appui des associations familiales chrétiennes aux Etats-Unis.
En effet, C.S. Lewis a conçu ses œuvres de Fantasy comme une apologie du christianisme présentée sous la forme de romans d’aventure. Dans les romans, un grand lion bienveillant tient la place du Christ. Si vous n’avez pas lu « Narnia », croyez-moi : même si le mot « Jésus-Christ » n’est pas prononcé, le parallèle n’a rien de discret.
Pour assurer le succès du film, les studios Walden Media (co-producteurs) et Disney (co-producteurs et distributeurs) ont d’ailleurs collaboré avec Motive Marketing, le groupe qui s’était occupé du marketing de « la Passion du Christ » de Mel Gibson. De manière amusante, Lewis dit dans son autobiographie beaucoup de mal des studios Disney.
A côté des romans, C.S. Lewis est l’auteur d’un nombre de livres religieux : « Les Fondements du Christianisme » (« Mere Christianity », publié en 1952), « Reflexions sur les psaumes » (« Reflections of Psalms », 1961) et ainsi de suite. Et « Surprised by Joy », le livre que m’avait prêté Michal.

L’affiche du film de Walden Media/Disney : plus épique, plus colorée, plus réaliste… et incroyablement banale.


« Surprised by Joy » appartient à un genre littéraire bien connu : c’est un mémoire de conversion religieuse. L’ouvrage raconte comment Lewis, après être devenu athée durant son adolescence, s’est reconverti au christianisme à l’âge de trente ans.
Cela va peut-être vous paraitre surprenant, mais, tout en étant absolument pas convaincue par la position de l’auteur, j’ai passé un très bon moment en lisant son livre. Lewis s’y montre plein d’humanité. Il s’illustre par une franchise distrayante associée à un style d’un charme désuet : à ma connaissance, il est le seul homme de cinquante ans qui réussisse à parler de masturbation adolescente en conservant sa dignité.[1]

Lewis, grand amateur de mythologie nordique, reprochait à Walt Disney sa dépiction mièvre des Nains. Il le considérait comme un dessinateur médiocre.

Voici l’argument religieux, que je résume le plus objectivement possible.
Jeune, Lewis est élevé dans l’Eglise anglicane. Mais il a une vision pessimiste du monde : il qualifie l’univers d’ « endroit hostile et menaçant » (« a menacing and unfriendly place ») et ne peut croire qu’un dieu bienveillant l’a créé. C’est la raison principale pour laquelle il devient athée. Lewis ajoute que, non seulement il ne croit pas en Dieu, mais qu’en plus si Dieu existait il serait fâché contre Lui pour avoir créé un tel monde.
Cependant, tout en devenant athée et même athée matérialiste, le jeune Lewis apprend la fascination. Un poème trouvé dans un ouvrage de mythologie nordique le transporte. Voilà comment Lewis décrit l’expérience :

« Je tournais négligemment les pages du livre et trouvais une traduction en vers libres du Drapa [n.b. forme de poème traditionnel] de Tegner, et je lus –
J’ai entendu une voix qui criait,
Baldr le beau
Est mort, mort
– Je ne savais rien de Baldr ; mais je fus instantanément soulevé à travers les immenses étendues du ciel du Nord, et je désirais, avec une intensité qui me rendit presque malade, une chose qu’il est pour toujours impossible de décrire (sauf pour dire qu’elle est froide, immense, sévère, pale et lointaine) […] ».[2]

Il appelle cette nouvelle émotion esthétique la Joie. La Joie réapparaît de temps à autres dans son existence, en particulier lorsqu’il lit de la poésie ou devant la beauté de la nature ; suite à cela, la Joie prend une grande place dans son esprit. Il cherche sans cesse à retrouver cette émotion, en particulier en lisant tout ce qui lui tombe sous la main à propos de la mythologie nordique.
Plus tard, un ami de Lewis tente de le convaincre d’abandonner sa position d’athée matérialiste. Son ami observe que, si Lewis était vraiment matérialiste, il devrait admettre que ses propres sentiments moraux et ses émotions esthétiques (comme la Joie) n’ont pas de valeur objective : ce sont des illusions.
Lewis est choqué. Il reconnaît qu’il ne peut pas croire que la Joie n’a aucune valeur : « Je ne peux forcer mes pensées à prendre cette forme, pas plus que je ne peux […] verser du vin directement d’une bouteille dans la cavité qui se trouve à la base de cette bouteille ». Cela entraine Lewis à renier son matérialisme et à croire en un Absolu indépendant de l’être humain. Selon lui, l’existence de cet Absolu auquel l’être humain se réfère justifie les sentiments moraux et de l’émotion esthétique.
Finalement, Lewis rend les armes, selon la propre image, et admet qu’il croit que cet Absolu est plus que cela : c’est Dieu. Pour Lewis, la Joie est le signe, le message qui l’attire vers la divinité : il a appris l’adoration grâce à un certain objet (la mythologie nordique) et tourne cette adoration vers le Dieu de la Bible.[3]

Petite « Heroic Writer », athée de dix-neuf ans, a ouvert le livre prêté par frère Michal sans avoir la moindre idée de ce dont il s’agissait. Petite HW a été prise d’un fou-rire devant les intentions transparentes de son Inquisiteur personnel. Elle a tout de même lu l’ouvrage jusqu’au bout avec attention, parce que la curiosité intellectuelle n’a jamais fait de mal à personne. Après quoi petite HW est allée rendre son livre au frère dominicain en riant toujours et en disant « Non, toujours pas convaincue, mais bravo d’avoir essayé ! ».

Quelques années plus tard, pourtant, je tiens à m’excuser : Merci, Michal, de m’avoir prêté ce livre ; merci, prieuré dominicain de la ville de Cork, de l’avoir soutenu dans son projet et de ne pas avoir aspergé le livre d’eau bénite, ce qui m’aurait sans doute brulé les doigts.
Non que je ne me sois le moins du monde convertie. C’était peine perdue : puisque je suis athée suite à une décision murement réfléchie, un unique livre ne sera probablement pas suffisant pour me faire subitement changer d’idée. De même, je n’imagine pas convertir mes amis croyants, qui sont intelligents et instruits, en leur donnant un seul texte à lire. Ce serait idiot de ma part.
Cependant, c’est une excellente chose que j’aie été introduite à C.S. Lewis avec cet ouvrage plutôt qu’avec « Narnia ». Si j’avais ouvert « les Chroniques de Narnia » uniquement pour lire un conte fantastique, j’aurais été tellement surprise par le contenu religieux, qui est au cœur de l’histoire, que je n’aurais pas apprécié les autres qualités des romans.
Au contraire, puisque j’ai ouvert Narnia en sachant ce que j’allais y trouver, j’ai pu apprécier mille choses. Lewis a un sens délicieux de la poésie absurdiste (durant une scène mille fois illustrée, son héroïne découvre un réverbère au milieu d’une forêt enneigée). Surtout, les romans sont empreints d’une leur grave mélancolie. Petit à petit, les héros se rendent compte que, même dans le monde de Narnia, ils sont voués à perdre des choses qui leur sont précieuses : cette réalisation est décrite avec beaucoup de talent.

Les auteurs de Fantasy chrétiens sont nombreux : J.R.R. Tolkien et J.K. Rowling, les plus connus du grand public, le sont tous les deux. Dans la plupart de leurs ouvrages, l’influence chrétienne est moins évidente que chez C.S. Lewis – quoiqu’elle reste sensible quand on sait où regarder.
D’ailleurs, mettre Fantasy et chrétienté ensemble suit une longue tradition, celle de la quête du Graal dans les romans de la Table Ronde. Cela ne doit pas nous surprendre. Dans le passé, la littérature occidentale ne pouvait être qu’une littérature chrétienne, même lorsqu’elle s’inspirait de mythes celtiques comme les contes du roi Arthur.

Lorsqu’on est athée en occident et qu’on ne compte pas vivre dans un vide culturel total, on apprend très vite à apprécier les qualités des livres où le christianisme joue un grand rôle. Ce n’est pas réduit au domaine de la Fantasy, loin de là. D’ailleurs, un ami juif m’a fait remarquer qu’il est dans le même cas, et nous pouvons probablement étendre le principe à nos amis bouddhistes ou musulmans.
A l’inverse, qui parmi mes amis chrétiens souhaite se priver des livres écrits dans des civilisations non-chrétiennes ? Personne, ce serait très attristant. Dans l’idéal, ne pas partager la religion de l’auteur (ou son absence de religion) ne devrait pas nous empêcher de voir les qualités des livres.

C’est parfait en théorie. Pourtant, le projet d’un auteur comme C.S. Lewis me place dans un certain embarras. Les romans de chevalerie du Moyen-âge, par exemple, sont écrits dans l’idée que les lecteurs sont déjà chrétiens et ne cherchent donc pas à nous convaincre de nous agenouiller pour prier Jésus-Christ notre sauveur. En revanche, C.S. Lewis dit explicitement qu’il écrit pour convertir, ou plutôt pour convaincre les jeunes lecteurs à devenir de meilleurs chrétiens.
Dans « l’Odyssée du Passeur d’Aurore » (« Voyage of the Dawn Treader », publié en 1952) Aslan, le lion-christ, dit aux enfants qu’il est « connu sous un autre nom dans leur monde » (ce nom est bien entendu Jesus—Christ). Les enfants ont été attirés à Narnia pour le rencontrer sous cette forme et apprendre ainsi à l’apprécier d’un cœur sincère. En effet, ils n’auraient pas pu être touchés par un sermon traditionnel dans un Eglise : il fallait qu’ils voient la beauté du monde de Narnia et fassent la connaissance d’Aslan pour comprendre ce qu’est l’adoration.
On retrouve ici, de manière frappante, l’histoire de la propre conversion de Lewis. Lui aussi a appris à admirer un certain objet (la mythologie nordique, la Nature) et a finalement retourné ce sentiment d’admiration et d’amour vers l’idée d’un Dieu chrétien. Apparemment, Lewis veut provoquer la même réaction chez ses lecteurs : les faire aimer Narnia et le lion Aslan, puis les encourager à tourner cet amour vers la religion.
Si c’est son projet, parfait. Il a bien le droit, ce sont ses romans : vous n’imaginez pas quelles bêtises j’écris dans les miens. J’avoue que je doute de l’efficacité du projet. Dans mon expérience, l’histoire du lion christique passe au-dessus de la tête des jeunes enfants et fait sourire les adultes. Peut-être qu’elle rassure les gens qui veulent offrir des livres convenables ?

Mais j’aime Lewis et cela a beaucoup à voir avec le fait que son autobiographie « Surprised by Joy » en fait une personne, ma foi, très sympathique. Le livre est très intéressant et ses réflexions aussi.
Pour commencer, le sentiment qu’il appelle la Joie, la nostalgie d’une chose faite de lumière, de froid et de distance, je le connais bien. Plusieurs amis m’ont également dit reconnaitre cette description. J’apprécie de savoir que Lewis a ceci en commun avec nous et je trouve que la description qu’il en donne est frappante – même si, de mon coté, je n’en fais pas un signe de l’existence de l’Absolu.

Voici l’homme – C.S. Lewis, âgé d’une cinquantaine d’années.

Cependant, non seulement Lewis parle d’Absolu, mais il fait plus précisément de l’apologie chrétienne. La question à 1000€ est : « Pourquoi Lewis décide-t-il qu’un sentiment abstrait, réveillé par la mythologie nordique, doit le conduire justement (beauté du hasard !) à l’anglicanisme, religion qui était la sienne durant son enfance et qui est dominante dans le pays où il se trouve, le Royaume-Uni ? »
Lewis voit bien la difficulté. Il explique qu’il a en discuté longuement avec un ami, Alan R. Griffiths : Lewis conseille d’ailleurs chaudement le livre que Griffiths a écrit au sujet de sa propre conversion, « The Golden String ».
Après un long débat, Lewis et Griffiths sont tombés d’accord pour dire que le christianisme est la religion la plus aboutie… à la date où Lewis a publié « Surprised by Joy ». De manière amusante, Griffiths a rapidement changé d’avis.
D’anglican, Alan R. Griffiths est devenu catholique et même moine bénédictin sous le nom de « Bede Griffiths ». Puis, quelques années plus tard, il est parti vivre en Inde, dans un ashram, où il a pris le nom de « Swami Dayananda » (« Bonheur de la compassion » !). Il a tenté de faire la synthèse entre hindouisme et christianisme en publiant « Marriage of East and West: A Sequel to The Golden String » en 1982, vingt ans après la mort de Lewis. Ses idées ont eu un certain succès aux Etats-Unis, notamment en Californie (nous ne sommes pas choqués de l’apprendre).

Et Lewis non plus n’était pas un homme figé. C’était une personne vivante qui n’arrivait pas à se décider définitivement pour une chose, bref notre frère.
Dans « Surprised by Joy », Lewis explique que, lorsqu’il était jeune, il a perdu sa foi en Dieu à cause de la laideur du monde. Même s’il l’a retrouvée en tombant amoureux de la Beauté, cela ne résout pas son premier problème : il voit bien que les souffrances n’ont pas magiquement disparues autour de lui. Lewis lutte pour réconcilier sa croyance en un dieu bienveillant avec l’existence des souffrances les plus horribles. En 1940, il publie « The Problem of Pain » à ce sujet, son premier ouvrage religieux.

Malheureusement, ce n’est pas tout. La suite est triste. Cinq ans à peine après que Lewis ait publié « Surprised by Joy », son épouse Joy Davidman, elle aussi écrivain, meurt d’un cancer. Lewis s’effondre. Il écrit un ouvrage à ce sujet, « A Grief Observed » (titre traduit par « Apprendre la mort » dans l’édition française mais qui signifie « Etude d’une Douleur »). A cause du contenu brutal du livre et des souffrances violentes qu’il y raconte, il publie l’ouvrage sous un faux nom.
Dans cet ouvrage, Lewis raconte qu’il doute non pas tant de l’existence de Dieu que de sa bonté :

« Tôt ou tard, il me faut poser la question en termes clairs. Quelle raison avons-nous, à l’exception de nos vœux désespérés, de croire que Dieu est, selon n’importe quel critère que nous puissions concevoir, ‘bon’ ? Est-ce que tous les indices ne suggèrent pas, de prime abord, exactement le contraire ? Qu’avons-nous pour les contredire ?
« Le Christ les contredit. Et s’Il s’était trompé ? Presque Ses derniers mots peuvent avoir un sens parfaitement clair. Il avait découvert que l’Etre qu’Il appelait Père était horriblement et infiniment différent de ce qu’Il pensait. […] »
« Si la bonté de Dieu est incompatible avec le fait de nous faire souffrir, alors ou bien Dieu n’est pas bon ou bien il n’y a pas de Dieu : car dans la seule vie que nous connaissions Il nous fait souffrir au-delà de nos pires terreurs et au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer. Si Sa bonté est compatible avec le fait de nous faire souffrir, alors Il pourrait bien nous faire souffrir après notre mort de façon aussi insoutenable qu’avant. »


Pour le consoler, on dit à Lewis : « votre épouse est entre les mains de Dieu ». Il est furieux :
« […] elle était entre ses mains depuis le début, et j’ai vu ce que ces mains lui ont fait ici […] », répond-t-il, pensant aux horreurs du cancer. [4]
Et ainsi de suite : je restreins mes citations le plus possible pour ne pas vous démoraliser.
A la toute fin du livre, Lewis a l’impression de sentir « l’esprit [de son épouse] momentanément face au mien », et cela lui permet de retrouver son calme. Il reprend espoir en l’idée qu’il sentira à nouveau, un jour, cet esprit clair et bienveillant en face de lui. Il conclut qu’il doit rendre sa propre Foi plus parfaite pour comprendre ce qui vient de lui arriver. Cependant, ses doutes ne sont pas là par comédie, racontés juste pour triompher sur eux et donner au livre une morale édifiante. Le Lewis qui décrit un doux monde de Narnia et s’extasie devant la Joie n’est plus celui qui rage contre les souffrances de sa femme mourante et leur séparation peut-être définitive.

Pas de lion ni de faune sur la couverture.

« A Grief Observed » est un livre douloureux et difficile à lire. Lewis lui-même s’arrête au milieu du texte pour dire : « Pourquoi est-ce que je laisse tant de saletés et d’inepties encombrer mon esprit ? »
Mais sa franchise témoigne d’une chose : Lewis, à chaque étape de sa vie, s’efforce de nous offrir ce qu’il pense être la vérité. Je suis consciente que son offre est généreuse même lorsque je ne suis pas d’accord avec ce qu’il dit.

A coté des thèmes chrétiens les plus évidents (Aslan le lion rescussite au cours d’un roman) on retrouve dans les « Chroniques de Narnia » des reflets des expériences qui ont personnellement marqué Lewis. Il utilise des images très voisines dans ses autobiographies et dans ses romans.
Pour commencer, la Joie se retrouve dans la réaction des enfants lorsqu’ils entendent pour la première fois le nom d’Aslan :

« Et voilà qu’une chose étrange se produisit. Pas plus que vous, aucun des enfants ne savait qui était Aslan ; mais à l’instant où [ils entendirent son nom] ils ressentirent tous un étrange sentiment. Peut-être vous est-il déjà arrivé, dans un rêve, que quelqu’un dise quelque chose que vous ne comprenez pas mais qui vous semble posséder une signification d’une grande importance – parfois terrifiante, ce qui transforme le rêve en cauchemar, parfois merveilleuse, trop merveilleuse pour être traduite avec des mots, qui rend le rêve si beau que vous vous en souviendrez toute votre vie et serez sans cesse poursuivi par le désir de retourner dans ce rêve. » [5]

A la toute fin de Narnia, Aslan offre aux enfants un paradis : c’est un second monde de Narnia caché au cœur du premier. Mais ce dernier contient, en son centre, un nouveau monde de Narnia en encore plus parfait, et ainsi de suite à l’infini. On retrouve un écho de ce paradis dans les dernières pages de « A Grief Observed », lorsque Lewis décrit la personnalité de son épouse :

« Comme un enchevêtrement de jardins, des murs à l’intérieur des murs, des haies au milieu des haies, plus secret, plus rempli d’une vie fragrante et fertile à mesure que l’on se dirigeait vers l’intérieur. » [6]

Les romans de Lewis sont décorés avec des animaux qui parlent, des nymphes et des châteaux gothiques. Mais il offre aux lecteurs inconnus son histoire personnelle, et ce qu’il dit à ce sujet sonne juste. Au-delà de son apologie chrétienne, je trouve dans son œuvre mélancolique et un peu morbide (tous les héros ou presque meurent à la fin, très jeunes) des qualités que j’aime profondément.

Lecteur, êtes-vous croyant ? Vous allez pouvoir vous mettre à ma place : Lewis a son penchant anticlérical, Philip Pullman, et il est tout aussi doué. En particulier, « Les Royaumes du Nord » (« Northern Lights », publié en 1995) est probablement le roman pour jeunes lecteurs le mieux écrit que j’ai jamais lu. Pour pouvoir écrire aussi bien, je me couperais le bras gau… disons, un ou deux doigts.
Tout comme Lewis, Philip Pullman a des intentions prosélytes claires et honnêtes : dans son cas, il s’attaque à la religion organisée. Pourtant, si je peux trouver du charme à Lewis, il n’y a pas de raison que mes amis croyants qui aiment la Fantasy se privent de Pullman. C’est pourquoi je leur prêche la tolérance et la lecture des « Royaumes du Nord ». Mais ceci est une autre histoire.

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Notes :

[1]
Vous voulez un exemple ? C’est honteux, je vais en parler à vos parents.
Mais le voilà. Dans ce passage, Lewis parle de l’émotion esthétique que provoque chez lui les œuvres de William Morris, écrivain et médiévaliste considéré comme une influence marquante sur la Fantasy moderne :

« Il était aisé de croire que le désir de ces forêts provenait de leurs habitantes, celui du jardin d’Hespéros de ses filles, de la rivière Hylas de ses ondines. J’ai suivi plusieurs fois ce chemin – jusqu’au bout. Et au bout, j’ai trouvé un seul plaisir ; ce qui résulta immédiatement dans la découverte que ce plaisir (celui-ci ou n’importe quel autre) n’était pas ce que je recherchais. Aucune question morale n’entrait en compte ; j’étais en ce temps aussi amoral à ce sujet qu’une créature humaine peut l’être. »

Ce qui donne, en version originale :

« It was quite easy to think that one desired those forests for the sake of their female inhabitants, the garden of Hesperus for the sake of his daughters, Hylas’ river for the river nymphs. I repeatedly followed that path—to the end. And at the end one found pleasure; which immediately resulted in the discovery that pleasure (whether that pleasure or any other) was not what you had been looking for. No moral question was involved; I was at this time as nearly nonmoral on that subject as a human creature can be. »

Retour à l’article

[2]
Voilà l’original :

« […] I idly turned the pages of the book and found the unrhymed translation of Tegner’s Drapa and read
I heard a voice that cried,
Balder the beautiful
Is dead, is dead——
I knew nothing about Balder; but instantly I was uplifted into huge regions of northern sky, I desired with almost sickening intensity something never to be described (except that it is cold, spacious, severe, pale, and remote)[…]. »

[ Retour]

[3]
Mon but ici n’est pas de répondre à Lewis mais de parler des rapports entre ses sentiments religieux et son œuvre. Si vous êtes athée et que vous souhaitez le rester, je vous laisse faire mentalement cet exercice. D’ailleurs, il est amusant !
Retour à l’article

[4]
Voilà l’original des extraits de “A Grief Observed” ; la traduction en français, une fois encore, est la mienne.

« Sooner or later I must face the question in plain language. What
reason have we, except our own desperate wishes, to believe that
God is, by any standard we can conceive, ‘good’? Doesn’t all the
prima facie evidence suggest exactly the opposite? What have we to
set against it?
We set Christ against it. But how if He were mistaken? Almost
His last words may have a perfectly clear meaning. He had found that
the Being He called Father was horribly and infinitely different from
what He had supposed. […] »
« If God’s goodness is inconsistent with hurting us, then
either God is not good or there is no God: for in the only life we know
He hurts us beyond our worst fears and beyond all we can imagine. If
it is consistent with hurting us, then He may hurt us after death as
unendurably as before it. […] »
« […] she was in God’s hands all the time, and I have seen what they did to her here […]. »

La première fois que j’ai entendu parler de ce livre, j’ai douté que son contenu était à ce point dramatique. Je l’ai lu, ce n’était pas exagéré : mes extraits sont mièvres par rapports à d’autres passages. Le texte intégral, qui est très court, est d’ailleurs facile à trouver.
Ne le lisez pas si vous ne voulez pas être profondément désolé pour Lewis. Pour se remettre de cette lecture, je suis vivement tentée de conseiller l’alcool.
Retour

[5]
Voilà l’original :

« And now a very curious thing happened. None of the children knew who Aslan was any more than you do; but the moment the Beaver had spoken these words everyone felt quite different. Perhaps it has sometimes happened to you in a dream that someone says something which you don’t understand but in the dream it feels as if it had some enormous meaning – either a terrifying one which turns the
whole dream into a nightmare or else a lovely meaning too lovely to put into words, which makes the dream so beautiful that you remember it all your life and are always wishing you could get into that dream again. »

Retour

[6] « Like a nest of gardens, wall within wall, hedge within hedge, more secret, more full of fragrant and fertile life, the further you entered. »
Retour

Publicités

Reponses et commentaires :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s