Comment décimer d’innocentes forêts françaises (i.e. comment envoyer son roman à des éditeurs)

Chers lecteurs, chers amis,

Après avoir travaillé des nuits durant pour écrire votre beau livre, le moment décisif est enfin arrivé : il est temps de montrer votre travail à des éditeurs. Quelle aventure ! Qui n’aurait, à y songer, le souffle coupé !
Lecteurs, je l’ai fait. Laissez-moi vous raconter quels dangers épiques j’ai affrontés.

Je vois que vous tremblez déjà ou que vous sortez le pop-corn, selon votre tempérament. Pardon : j’ai menti. Comme beaucoup de choses qui inquiètent par avance, envoyer son roman à des éditeurs est, en pratique, incroyablement mécanique et ennuyeux. Aucune Heroic Writer n’a été dévorée par un ours durant ce processus. J’espère que cette révélation encouragera mes amis qui écrivent à tenter leur chance à leur tour.

Mais ne vous réjouissez pas trop vite : c’est fatiguant.

Impression du corps du texte : c’est fait, couvertures : c’est fait, tables des matières : c’est fait. Acheter des enveloppes : c’est fait, racheter du papier : c’est fait…

Tout d’abord, vous avez écrit un livre, c’est bien. Mais, on vous l’a assez dit lorsque vous étiez en 5ème, « la présentation compte ! ». Et l’orthographe. Comptez donc de longues, longues soirées – que dis-je, des journées – à vérifier que les numéros de pages et la présentation sont cohérents d’un chapitre à l’autre, que les marges sont aussi bien alignées que des saint-cyriens à la parade du 14 juillet et que vous n’avez pas oublié de rajouter le « s » manquant que votre amie Hélène vous a gentiment signalé page 248.
Notez aussi que toutes les maisons d’édition demandent que le texte soit imprimé avec de doubles interlignes. Les dieux ont parlé, inclinez-vous. Doublez vos interlignes, vérifiez que cela ne décale pas vos numéros de pages, perdez encore deux jours. Et, malgré tous vos efforts, préparez-vous moralement à trouver encore des problèmes de marges après impression [ 1]. Détachement bouddhiste face à la douleur et à l’échec, tel doit être votre état d’esprit lorsque vous mettez en page vos envois.

Mais vous n’avez pas fini. A présent, il s’agit de dresser une liste des maisons d’édition qui pourraient s’intéresser à l’œuvre que vous avez écrite (compte tenu, bien entendu, de son genre et de son public potentiel).
Ce n’est pas forcément évident. Si vous connaissez une collection qui correspond exactement à votre ouvrage, ou bien vous avez de la chance, ou bien vous avez fait exprès de suivre un cahier des charges en écrivant (auquel cas je m’incline profondément et sincèrement devant votre instinct de survie en milieu capitaliste bien supérieur au mien).
Au cours de mes recherches, j’ai vu des collections remplies de livres passionnants mais dont la ligne éditoriale est très jeune, ce qui veut dire que leurs ouvrages sont plus courts que le mien ; très consciemment adulte, et dans ce cas les ouvrages sont souvent tournés de façon marquée vers un public masculin (un guerrier avec une grande épée sur la couverture !) ou féminin (« romances paranormales »). Malheureusement, mon petit bouquin n’entre pas dans ces catégories. D’autres maisons d’édition, notamment parmi les plus petites, recherchent des ouvrages plus expérimentaux dans leur forme ; etc.

Ce n’est pas tout. Suite à de longues recherches le nez collé à mon ordinateur, j’ai trouvé des maisons d’édition qui publient des ouvrages appartenant exactement au même genre que le mien, la Fantasy-adaptée-entre-autres-aux-lecteurs-de-quinze-ans-mais-pas-uniquement. Cependant, certaines de ces maisons publient uniquement des traductions de livres anglo-saxons ou des ouvrages d’auteurs déjà reconnus. Elles soulignent sur leur site web qu’elles ne veulent absolument pas qu’on les ennuient avec nos manuscrits. C’est leur business model, qui visiblement fonctionne : bravo et tant mieux pour elles. Mais tout cela veut dire que je n’ai pas eu quinze manuscrits à envoyer, contrairement à ce qu’on pourrait penser, mais plutôt cinq.

Aimant procéder de manière systématique, j’ai aussi fait des recherches concernant les « agents littéraires ».
Le travail d’un agent littéraire est de prendre en charge le livre d’un auteur, de l’aider à le polir et d’essayer de le vendre aux maisons d’édition, aidé par son statut de professionnel sérieux. Le système des agents vient des pays anglo-saxons, où il est un passage obligé. Les agents sont encore rares en France et ils se spécialisent dans certains genre : les sites des agences indiquent à quels genres elles s’intéressent (ou non). Toutes précisaient qu’elles ne s’intéressaient pas à la Fantasy ou à la Science-Fiction. Je n’aurai donc aucune révélation profonde à vous faire au sujet des agents littéraires : toutes mes excuses.

Une fois la sélection des maisons d’édition effectuée, lisons soigneusement ce que demandent nos peut-être futurs bienfaiteurs. Chaque maison d’édition demande des informations classiques et nécessaires, comme le nombre de mots ou de caractères que compte votre livre, etc. Elles demandent aussi des résumés d’une page (ou de trois pages, ou de cinq pages) de l’ouvrage, et ainsi de suite.
C’est parfaitement normal mais cela signifie qu’il faut faire des formatages particuliers pour le « paquet » de chaque maison, ce qui demande du temps, du travail et l’usage de nombreux post-it pour ne pas oublier quel paquet est pour quelle maison. Notons qu’il faut également rédiger une gentille lettre d’introduction par envoi, et ainsi de suite.
Ce fut long. Arrivée au cinquième paquet, j’ai commencé à me demander pourquoi je n’avais pas choisi l’auto-édition tout de suite. Cependant, le jour où je me tournerais vers ce système, il s’avérera probablement tout aussi complexe. Le futur me réserve encore des merveilles, j’en suis sure !

Mais j’étais bien loin d’avoir fini. Une fois les dossiers préparés, il m’a fallu imprimer le corps du texte. En effet, la plupart des maisons d’édition françaises refusent les envois sous forme de fichier pour e-reader. Honneur aux guerriers du futur qui les acceptent ! Mais ils sont aussi rares que les capitales de pays étrangers dont George W. Bush a retenu le nom.
C’est au moment de l’impression qu’un sombre désespoir m’a saisie. Je me préoccupe d’écologie. J’ai écrit un roman relativement long (d’une longueur normale pour un roman de Fantasy, disons). Or, nous l’avons établi, toutes les maisons d’édition demande un envoi sur papier avec de doubles interlignes. For God’s sake.
J’ai commencé à m’arracher les cheveux en songeant que mes impressions étaient en train de coûter la vie à un délicieux bosquet de hêtres aux feuilles murmurantes, dans l’ombre desquelles chantaient de doux oiseaux et gambadaient des biches aux pieds légers…

Voilà un exemple de ravissante forêt décimée par mon manuscrit. Entendez-vous le frais bruissement des feuilles, le chant mélodieux des mésanges ?


Une personne proche, avec qui j’ai partagé cette pensée, m’a conseillé de respirer profondément et de me souvenir que les arbres utilisés pour fabriquer du papier sont cultivés sur des plantations industrielles. J’ai voulu y croire, mais non : en France, d’après la WWF, plus 10 à 15% du papier est importé de zones du monde où l’industrie papetière est source de déforestation. Sans compter que la production de papier demande une grande quantité d’eau, commodité précieuse s’il en est.
Prostrée à côté de mon imprimante, j’ai fait un serment. Que Proust et Mallarmé m’en soient témoins : le jour hypothétique où je lancerai une maison d’édition, tous mes employés recevront un e-reader de fonction ET ILS L’UTILISERONT POUR LIRE DES MANUSCRITS. [ 2]

Personne ne m’empêchait d’imprimer recto-verso pour tempérer mon outrage aux Plus Belles Forêts du Monde. Je l’ai donc fait. Cependant, la fonction recto-verso de ma vieille imprimante nécessite de retourner toutes les feuilles et de les réordonner manuellement avant l’impression du verso. Lecteur, au nom de la planète et du développement durable, je me suis soumise à cette épreuve. Pour les 350 pages de format A4. Pour chacun des cinq manuscrits à envoyer.
Je suis aussi arrivée à court de papier suite à des erreurs de calcul banales, et j’ai passé mon après-midi à faire des allers-retours à la papeterie.
La prochaine fois que j’envoie un manuscrit (s’il y a une prochaine fois, ce qui n’est pas dit), je songe à vendre mon corps et, avec les profits, à faire imprimer ces 725 feuilles (1750 pages en tout) par un professionnel de chez Copytop. L’effort en vaudra bien la peine.

Les piles de papiers s’élevaient à une hauteur à laquelle la photographie ne rend pas justice.

Les impressions terminées, j’ai rassemblé mes « paquets » et fait relier mon texte (à prix d’or, encore une fois) avec la couverture la plus mémorable que j’ai pu dessiner pour sortir du lot. J’ai tout enfermé dans les enveloppes les plus solides qu’on trouve dans le commerce (on n’imagine pas ce que 200 pages imprimées peuvent peser) et posté les paquets.
Et, une semaine après avoir tout terminé, j’ai découvert une maison d’édition qui m’avait échappé durant mes premières recherches. Je dois refaire des impressions. Monde de m…

Les manuscrits sont reliés, les lettres sont dans leurs enveloppes, tout est prêt.

Quelques jours après avoir déposé mes manuscrits, j’ai reçu (ou pas, selon la maison d’édition concernée) de gentils accusés de réception m’indiquant qu’il fallait en général attendre quatre à six mois pour que la maison prenne sa décision. Et c’est tout.
Tout ceci s’est produit il y a un mois et demi : depuis, j’attends tranquillement les réponses tout en apprenant à me servir des logiciels de mise en forme d’e-books pour m’auto-publier dans le cas (statistiquement pas improbable) où j’essuierai une série de « non ».
Comme vous pouvez le constater, envoyer un manuscrit n’a rien d’effrayant ou d’insurmontable. J’ajoute que j’ai déjà reçu un « non  » poli et charmant, par e-mail, m’informant en cinq phrases d’une douce saveur de copié-collé que malgré « ses grandes qualités » (c’est mignon !) mon roman n’avait pas été retenu par la Maison d’Edition Cestencoreunfauxnom [ 3]. Je songe à imprimer cet e-mail et à l’afficher fièrement au-dessus de mon bureau comme preuve que j’ai au moins essayé.

« Autrefois, mon enfant, sur cette étendue de terre rase s’élevait un bosquet de hêtres enchanteurs ! Mais il a été rasé pour imprimer un manuscrit de roman de Fantasy… »

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

[1] En pratique, si vous imprimez vous-même vos épreuves sur votre vieille HP Photosmart ou équivalent, je vous conseille vivement de commencer par imprimer les derniers chapitres pour vérifier que tout va bien. Les erreurs de mise en page auront sans doute moins d’importance pour un lecteur arrivé jusque-là. J’ai évidemment eu cette révélation après, et pas avant, avoir imprimé trois exemplaires de mon roman.

[2] Comme je suis généreuse, je les laisserai choisir entre Kindle et Kobo. N’est-ce pas Alain, si tu passes par là.

[3] J’ai dit « copié-collé », mais si la personne chargée des réponses a une bonne formation technique, il peut s’agir d’un « mail merge ». Ne sous-estimons pas les élèves de filières littéraires, tout de même.

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13 réponses à “Comment décimer d’innocentes forêts françaises (i.e. comment envoyer son roman à des éditeurs)

  1. Bonjour, je t’encourage à demander à l’ensemble de tes connaissances (réseau sociaux et répertoire téléphonique) s’ils connaissent quelqu’un (ou quelqu’un qui connaît quelqu’un) dans le milieu de l’édition. Commence par là avant de t’y lancer à l’aveugle.
    Le message est un peu brut mais se veut bienveillant: j’aime bien flâner dans le coin.

    • Merci de ta visite et de ton conseil, que je ne prends pas mal du tout. 🙂
      En fait, j’ai bien de la famille éloignée qui travaille dans une grande maison d’édition mais je t’avoue que je serais vraiment, vraiment très gênée de taper à leur porte avec un livre sous le bras… Dans le pire des cas, je me tournerai vers l’auto-édition en ligne (quand j’aurais une minute) puisque je ne pense pas vraiment à gagner ma vie de cette façon.

      Je vois qu’il y a eu un double-post, j’efface le moins récent !

  2. Pingback: Comment se débarrasser du cadavre d’un loup-garou sans mettre de sang partout | Heroic (Fantasy) Writer

  3. Ta ténacité m’impressionne. J’eusse balancé l’imprimante par-dessus la pièce avant de me décider à aller déclamer mon roman sous les fenêtres des éditions du Seuil.
    j’admire aussi beaucoup ta capacité à retourner chaque feuille dans l’imprimante 370 fois sans faire une erreur. Tu serais une recrue de tout premier plan pour une entreprise japonaise.

    • Très chère, tu vas y passer aussi un de ces jours, crois-moi, je finirais par te convaincre à l’usure. Et mon épaule me fait aussi mal que ton pouce après une clef de bras manquée à chaque fois que je pense à ces feuilles.

  4. Délicate attention que d’autoriser les Kobo, d’autant que le Kobo Aura devrait sortir dans les jours qui viennent (et botter le petit c*l de n’importe quel kindle ;-p !). Même si, dans le cas précis que tu décris (i.e. : cadre professionnel sans doute assez peu nomade) on pourrait sacrifier de la mobilité sur l’autel du confort de lecture et donc opter pour la Kobo Aura HD déjà disponible.

    Brrr…ce commentaire ressemble horriblement à de la pub :-/ Toutes mes excuses.

    • Compte tenu que je suis moi-même coupable d’avoir dédié un poème d’amour à mon Kindle sans que personne ne me paye (mais pourquoi ne suis-je pas sponsorisée, d’ailleurs ? J’accepte un paiement en dictionnaire chinois-anglais gratuit), je vais laisser passer cette page de pub. Mais uniquement pour cette fois. Bien joué !

  5. Mon côté « Ni Dieu Ni Maître » s’interroge sur la raison qui peut t’avoir poussée à subir une telle épreuve au lieu de te lancer directement dans l’auto-édition (Rien n’est jamais mieux fait que par soi-même) mais passons. Si tu y viens chère Heroic Writer, je me ferai un plaisir d’acheter la version électronique sur Amazon pour faire monter ton roman dans les 100 premiers et t’offrir l’opportunité de repousser les avances de maisons d’édition qui auront alors développé un intérêt(sans aucun doute pécunier) pour ton roman. Maintenant, sors ton clairon et rendons hommage aux arbres, tombés au champ d’honneur de la littérature. Cependant une question me trotte dans la tête… Qu’en est-il de l’utilisation du papier recyclé ?

    • J’ai utilisé autant que possible du papier recyclé, mais la production du papier recyclé consomme beaucoup d’eau. Le problème est donc déplacé : pleurons maintenant sur les douces rivières au cours tranquille, où se baignaient des hérons cendrés et où voletaient les martin-pécheurs, etc… Décidément, je pense que je devrais cacher cet article à Agathe.

      P.S. J’ai toujours un article en préparation où tu apparais. 🙂

  6. Ils ont abattu !!

  7. Les parents ont abattus des arbres verts, et les manuscrits des enfants ont été imprimés . . .
    (Cf Ezekiel XVIII – 2 )

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