Histoire d’un sorcier authentique (à lire en cinq minutes ou moins)

Chers amis, chers visiteurs,

Aujourd’hui, je n’essaye même pas d’être sérieuse : je vais vous raconter une histoire à propos d’un sorcier. Cette histoire est entièrement vraie : la seule chose à propos de laquelle j’ai menti est mon âge.

A l’origine, ce récit a été écrit en anglais (par moi) pour la scène ouverte du groupe Spoken Word Paris. Etant donné que chaque intervenant a cinq minutes exactement pour lire son texte ou réciter ses poèmes, l’histoire du sorcier, fatalement, se lit en moins de cinq minutes. Voilà qui devrait vous aider si vous lisez ceci au bureau et que vous cherchez à chronométrer votre pause.

♦Cliquez ici si vous souhaitez lire l’histoire en version originale sur mon site anglais♦
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Histoire d’un sorcier authentique

 Arbre creux

Autrefois, j’ai connu un véritable sorcier. Je suis certaine qu’il vit encore de ses tours de magie quelque part en Europe : en effet, les sorciers ne meurent jamais. Cependant, à l’époque où je le connaissais, il habitait à Martigné-sur-Mayenne, un petit village perdu au milieu des bocages de l’ouest de la France. Cela se passait dans les années quarante, lorsque j’étais encore une petite fille.

(si vous m’avez déjà rencontrée et que cela vous parait un peu douteux, rappelez-vous que j’utilise une excellente crème antiride)

La région de la Mayenne, au cas où vous ne la connaîtriez pas, est tellement en retard sur le monde moderne que les habitants des régions voisines arriérées se rassurent en se disant qu’eux au moins ne sont pas tombés si bas. Lorsque nous étions adolescents, mon frère aîné m’a raconté d’un air détaché qu’il avait vu un ouvrier agricole abuser sexuellement d’une truie. Cela ne m’avait pas particulièrement surprise.

Mais tout ceci n’avait aucune importance, puisque nous avions un véritable sorcier ! Il habitait dans une petite maison en lisière du village. C’était un homme d’âge moyen, très sale mais toujours sûr de lui, avec des yeux qui brillaient d’une lueur fiévreuse.
Voici comment je sais qu’il s’agissait d’un sorcier authentique, un homme qui possédait des liens concrets avec le monde des esprits, et pas d’un charlatan. Il recevait souvent la visite de villageois pauvres et désespérés qui le suppliaient de les aider. Et il leur disait : « Si tu veux que la maladie de ta vache guérisse, ou que ton fils prodigue revienne auprès de toi, tu dois te rendre dans la forêt. Tu chercheras un vieil arbre dont moi seul connait l’emplacement, qui a un tronc creux. Tu devras formuler ta prière devant cet arbre et laisser cent francs dans le tronc en offrande. Si tu reviens quelques jours plus tard, tu verras que l’argent aura disparu par magie ! En effet, des anges auront entendu tes prières et seront venus chercher l’argent. Si tu fais tout cela, tes ennuis s’en iront bientôt. »

Et les villageois suivaient ses conseils : ils allaient déposer de l’argent dans l’arbre au tronc creux. Lorsqu’ils rencontraient à nouveau le sorcier, celui-ci était immanquablement en train d’acheter des produits alimentaires luxueux car il avait, par un hasard incroyable, récemment reçu une petite somme d’argent. Les villageois lui disaient que leur offrande avait bien disparu du tronc creux, et qu’ils s’attendaient à ce que leur situation s’améliore bientôt…

Notre famille, cependant, ne voulait pas avoir affaire au sorcier car nous étions d’un milieu social plus élevé. Nous vivions dans une grande maison sur une colline, et mon frère et moi passions nos semaines dans un pensionnat religieux de la ville de Laval de façon à ne pas recevoir l’instruction républicaine de l’école du village. Mes parents disaient souvent que « les paysans ignares » pouvaient croire à ce que racontait le sorcier, mais évidemment pas nous.

Mais moi, je ne voulais qu’une chose, c’était parler au sorcier ! J’étais fascinée par sa familiarité avec la magie. Finalement, je n’y tins plus et je me faufilais chez lui un après-midi. Il sembla très surpris de me voir et un peu méfiant. Je lui dis :
« Monsieur, monsieur, il faut que vous me rendiez un service grâce à la Magie !
– Quel service ?
– Je veux voir les anges ! »
Comme il me regardait d’un air d’incompréhension, j’insistai :
« Mais si, vous savez bien, les anges qui viennent chercher l’argent dans le tronc creux !
– Tu te moques de moi ? Bien sûr que tu ne peux pas voir les anges. Tu peux faire un vœu et mettre l’argent dans le tronc, c’est tout, répondit-il d’un air inexplicablement furieux.
– Je m’en fiche, de vos vœux. Voir un ange, c’est beaucoup plus intéressant que se réconcilier avec son idiot de fils, ou qu’une vache qui guérit de sa maladie ou je ne sais quoi… »
Mais le sorcier ne céda pas et il me jeta même dehors.

Cela fait plus de soixante ans maintenant, mais j’ai enfin compris pourquoi. Je sais à présent que le sorcier était un homme très sage.

Il m’arrive de retourner en Mayenne, et d’aller marcher à travers les petits bosquets et les bois silencieux. Moi seule me souvient de l’endroit où se trouvait l’arbre creux, et moi seule peut voir les changements que le temps a apporté dans les bois… Et parfois, je l’avoue, je souhaite encore apercevoir un ange gracieux s’envoler entre les arbres, serrant contre sa poitrine une petite somme d’argent et le souvenir d’une prière sincère. Mais je sais que c’est impossible. Le sorcier avait raison : on ne peut voir l’ange sans d’abord faire un vœu. Il faut prendre le risque de souhaiter quelque chose de toutes ses forces, de le souhaiter au point que l’on tremble de peur. Et là, peut-être, la magie se manifestera.

Maintenant que je suis vieille, il m’arrive parfois de rêver que je vais rencontrer l’ombre de ceux que j’ai aimés et perdus, ici, au milieu des bois silencieux. Evidemment, cela n’arrivera jamais. Mais, quand quelque chose se produit en rapport avec ce vœu, même la plus maigre des coïncidences, j’ai l’impression qu’il s’est produit un phénomène surnaturel et que le monde s’illumine autour de moi. Et c’est exactement ce sentiment que j’espérais ressentir, il y a très longtemps, lorsque je souhaitais voir un ange.

Et, puisqu’il m’a fait comprendre tout ceci, il me parait évident que le sorcier était un grand homme. Oui, c’est parfaitement clair à présent : tous ceux qui pensaient que le sorcier était un charlatan avaient tort.

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Précisions historiques :
– Je jure que je n’ai rien contre la Mayenne, bien au contraire. Le contenu de ce texte est fondé sur des récits de mon père qui y a grandi. Par ailleurs, il est tristement vrai que mon oncle racontait l’histoire de l’ouvrier agricole et de la truie.
– Le sorcier a bien existé et a apparemment sévi jusque dans les années soixante-dix. Selon papa, il avait en fait élu domicile dans le village d’Aron. Il se faisait appeler « le mage » et il avait des fidèles qui, à sa mort, ont conservé le cadavre pendant une semaine, persuadé qu’il allait ressusciter. Papa précise que la puanteur devint rapidement fétide, mais l’histoire ne dit pas ce qui est arrivé au cadavre après (« ils s’en sont débarrassé sous un tas de fumier », propose papa, qui a l’esprit pratique).
Sur un point, cependant, j’ai modifié le modus operandi du mage : rien ne suggère qu’il faisait référence aux anges et à la religion chrétienne lorsqu’il disait à ses clients crédules de placer de l’argent dans un tronc creux. Cela m’a paru un ajout raisonnable car de nombreuses superstitions de l’époque font référence, en tout cas en surface, au christianisme (même si certaines sont peut-être à l’origine des superstitions païennes).
En réalité, le mage avait plutôt la réputation d’être un suppôt de Satan. Un agriculteur qui parlait le magnifique patois du pays avait ainsi décrit à papa sa rencontre avec le mage sur un chemin isolé : « Plus qu’y s’avançant, plus qu’y noircissant. » (« plus il s’approchait, plus il me semblait sombre – comme un démon couvert de suie »)
Voilà une phrase magnifique, qui me donne envie de me mettre à parler en patois. Quoiqu’il en soit, paix au grand Mage et à ses fidèles.

Bien à vous,
HW

Publicités

3 réponses à “Histoire d’un sorcier authentique (à lire en cinq minutes ou moins)

  1. Un vrai sorcier, très intelligent comme il se doit…

  2. Si c’est ça, un sorcier, je vais finir par me poser des questions sur Harry Potter.

    • Il est vrai que les mignons premiers livres et films auraient une toute autre atmosphère si c’était le mage d’Aron qui débarquait chez Harry pour lui dire « you’re a wizard » et l’inviter à le suivre dans la nuit.

Reponses et commentaires :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s