Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Deuxième Partie : Grande Muraille et armée éternelle

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Cet article est la deuxième partie d’un projet qui consiste à mettre en ligne un déluge de photographies prises en Chine, accompagnées par un déluge d’informations culturelles, dans le but de vous encouragez « subtilement » à vous y rendre. Vous trouverez les autres parties ci-dessous :
Première Partie : Beijing
Troisième Partie : Confucianisme, taoïsme et montagnes sacrées

– Quatrième Partie : Bouddhisme et religions de la Route de la Soie
– Cinquième Partie : en Chine, en 2015

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Deuxième Partie : Grande Muraille et Armée Eternelle

Après avoir été insultée par un lama (l’animal, pas un moine tibétain), je suis allée me promener au sommet de la Grande Muraille, entre Jinshanling et Simatai, endroit béni où elle n’est pas prise d’assaut et où un vendeur de souvenirs n’est pas embusqué derrière chaque créneau (ce qui est loin d’être le cas partout). Le chemin traversait une vingtaine de tourelles et faisait grimper un nombre impressionnant d’escaliers propres à assassiner les jambes des visiteurs.

Muraille 1

Pour arriver sur ma muraille non-envahie, je me suis inscrite dans un petit groupe pour bénéficier du car commun. Nous avions trois heures pour parcourir ce tronçon de muraille bien restauré avant que le car ne reparte en nous laissant là.

J’avais peur de ne pas aller assez vite pour le groupe qui comptait de nombreux garçons à longues jambes, mais, je ne sais pas comment, je me suis retrouvée à dépasser tout le monde en laissant derrière moi, dans l’ordre, les américains, les allemands puis enfin les scandinaves. Je me suis retrouvée en tête de peloton en sifflotant avec les mains dans les poches. Vingt minutes plus tard, sans que je ne comprenne comment, je marchais seule sur la crête des collines alors que tout le monde était loin derrière moi en train de faire une pause au milieu des escaliers. Victoire pour les jambes françaises, mes amis, les valeureux scandinaves se sont fait hu-mi-lier. (ou alors, ils ne se sentaient pas obligés de faire pas la course, contrairement à moi…)

…et, du coup, je suis arrivée au bout du tronçon restauré en deux heures au lieu de trois.

Alors que je me demandais ce que j’allais faire de l’heure qui restait, j’ai été rejointe par deux chinoises de trente-cinq ans qui n’avaient l’air de rien mais qui avaient elles aussi distancé sans se fatiguer les scandinaves de 1m90. Elles m’ont informées qu’elles étaient déjà venues ici et que des briques d’époque Ming étaient visibles sur le tronçon non restauré pour un peu que j’ose m’y aventurer.

J’ai donc continué sur le tronçon en ruine, qui était fascinant et m’a forcée à grimper par-dessus de larges crevasses que je ne vais pas vous montrer ici de peur de faire peur à ma famille.

Voici les briques d’époque, où les sceaux sont encore visibles.

Bien que des vestiges de murs plus anciens existent, grande muraille est en majorité l’œuvre de la dynastie des Ming (明, « lumineux »), la dernière dynastie chinoise (par opposition à la dynastie mandchoue des Qing). Les Ming ont régné de 1368 à 1644 avant d’être reversés par les Qing dont nous parlions plus haut. Leur muraille est construite en terre battue maintenue en place entre des parois de briques. C’est un ouvrage magnifique, mais c’est aussi un symbole à double tranchant.

D’après les historiens (en particulier John Fairbank, qui est considéré comme le grand spécialiste occidental de la Chine et des travaux duquel proviennent une grande partie de mes références historiques), la muraille est un symptôme de l’incapacité des Ming à décider de la façon dont ils devaient se protéger de la menace des tribus nomades et semi-nomades du nord, les mongols et les mandchous.

Une solution aurait été d’intégrer pacifiquement ces tribus au sein de l’empire chinois en les y invitant. Une autre aurait été d’envoyer des armées pour les décimer une bonne fois pour toute, comme les armées chinoises savaient si bien le faire dans l’antiquité (les armées chinoises antiques font passer les romains pour des pacifistes bêlants, ce qui est une belle performance). Ne réussissant pas à choisir entre les deux possibilités, la cour des Ming construisit un mur et oublia commodément ce qui se trouvait derrière.

L’inefficacité du mur n’est plus à démontrer puisque, comme nous le savons, l’empire fut conquis (également de manière passablement sanglante) par les mandchous en 1644. C’est une muraille-Titanic, célèbre pour son échec à tenir ses promesses.

Remontons encore plus en arrière dans le temps. Retournons avant les dynasties qui ont régné sur la Chine durant presque deux mille ans, les Han, les Wei, les Tang, les Song, laissons derrière nous les conquérants Jurchen (toungouzes) de la dynastie Jin, les mongols Yuan…

Mille soldats 1

Avant tout cela, on trouve un monarque nommé Qing Shi Huang, qui vivait à l’époque dite des « Royaumes Combattants » (Ve-IIIe siècle avant Jésus-Christ) où une poignée de royaumes s’arrachaient, avec force guerres et conflits, une poignée de territoires indépendants qui devaient devenir la Chine.
Roi du royaume de Qin de 247 à 221 avant Jésus-Christ, Qin Shi Huang parvint à conquérir les royaumes voisins pour fonder le premier empire chinois unifié. Il y règna de -221 à sa mort en -210. Sa capitale, Chang’An (长安, « la paix éternelle »), s’appelle aujourd’hui Xi’An (西安, « la paix de l’ouest »). Elle se trouve à un petit millier de kilomètres au sud-ouest de Beijing (北京 signifiant d’ailleurs « capitale du nord »).

Phalanges 1

Et voilà son éternelle armée, destinée à le garder dans l’au-delà.

L’armée de terre cuite a été découverte par hasard en 1974, à une cinquantaine de kilomètres de Xi’An, par des agriculteurs en train de creuser un puits. Elle avait été oubliée pendant deux millénaires.

Les archéologues sont encore au travail au milieu du musée. Ils tentent de reconstituer autant de statues que possible. J’imagine que leur quotidien doit être l’équivalent d’une condamnation à résoudre le « puzzle le plus complexe du monde », dont m’a parlé mon ami Raphaël, un puzzle entièrement blanc de deux mille pièces. Je trouve malgré tout qu’ils ont un travail merveilleux, étant autorisés à s’approcher de près d’un monument aussi fascinant.

Travail

Le pourquoi du comment de ces soldats est intéressant. L’empereur Qin Shi Huang s’était préparé cette armée pour l’accompagner dans l’éternité. La mesure n’est pas particulièrement exceptionnelle car des figurines de terre cuite (plus petites, et parfois moins martiales) ont aussi été découvertes dans les tombeaux des empereurs qui lui ont succédé.

(en parlant de figurines beaucoup plus adorables, voici des petits chevaux.)

Petits chevaux 2

Cependant, d’après les annales de l’époque, Qin Shi Huang était particulièrement obsédé par la mort et cherchait à tout prix à mettre la main sur « l’élixir d’immortalité ». Son obsession pour la vie éternelle avait atteint des proportions épiques : il pensait par exemple qu’il pourrait trouver des « immortels » – sages taoïstes qui s’étaient élevés au rang de dieux – sur une montagne voisine. Il les fit longuement rechercher pour leur demander leurs secrets d’immortalité. Lorsque les immortels échouèrent à se manifester, Qin Shi Huang pensa qu’ils se cachaient et fit, par dépit, entièrement raser la montagne.
Un homme mesuré, donc.

Ironie du sort, Qin Shi Huang est mort assez jeune, à quarante-neuf ans. L’histoire veut qu’il se soit empoisonné en absorbant un pseudo-élixir d’immortalité composé de mercure.

Il n’a pas été renversé par une révolution, contrairement à ce que ces soldats sans tête semblent suggérer.

Révolution

Etant donné le caractère tyrannique du premier empereur, on ne peut que remercier le Ciel que l’élixir d’immortalité n’avait aucune chance d’être inventé avec les connaissances scientifiques de l’époque : en effet, le monde serait probablement un endroit plutôt effrayant si nous avions un Qin Shi Huang immortel sur le dos depuis deux mille ans.
L’élixir n’existe évidement toujours pas, mais quand il arrivera et qu’il tombera dans les mains d’un Qin Shi Huang des temps modernes, nous aurons l’air intelligent.

Sentinelle 1

Mais ce soldat, qui garde le tombeau depuis deux milles ans, est incroyablement touchant. L’armée de terre cuite est magnifique et m’a fait perdre l’usage de la parole.

Sentinelle 2

J’ai eu la tête si remplie de nuages qu’un médecin aurait sans doute diagnostiqué un léger syndrome de Stendahl. Je me suis soudain prise à chantonner « ce matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois qui allaient en voyage » sans savoir pourquoi. Puis j’ai eu une illumination et j’ai décidé que j’avais enfin « compris » cette chanson car, lorsque l’on voit le cortège magnifique d’un grand monarque, on a envie de chanter pour marquer cette occasion.

Je n’avais pas pris de drogue, je vous assure, c’est simplement l’effet de cet endroit.

Fosse

Il faut songer que le musée de l’armée de terre cuite présente les soldats dans des « fosses », mais c’est trompeur car à l’époque les « fosses » étaient en fait des tunnels. Il faut donc, pour se rendre compte de l’effet produit en -210, s’imaginer en train de marcher dans des tunnels sombres et étroits face à ces soldats de terre cuite aux visages peints aux couleur de la vie.

Chine moderne 2

La Chine moderne contemple la Chine ancienne.

Chine moderne 1

Et l’ancienne Chang’An est devenue la ville moderne de Xi’An, au centre-ville un peu clinquant…

Xi'An 1

…mais où les habitants font tous les soirs voler des cerfs-volants.

Xi'An 2

Félicitations, vous êtes arrivé au bout de la deuxième partie. La troisième série de photographies, disponible ici, vous encouragera à jouer de la flûte pour attirer des phénix : nous parlerons de taoïsme (et de confucianisme, mais c’est moins alléchant car il sera beaucoup question d’examens).

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6 réponses à “Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Deuxième Partie : Grande Muraille et armée éternelle

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  4. Merveilleux ! J’ai toujours été fascinée par cette histoire d’armée en terre cuite. Voir les photos ne rend certainement pas justice à la visite mais la description qui va avec en donne un très bon avant-goût. La suite, please !

    • C’est étrange car la visite du musée de l’armée de terre cuite provoque des réactions très différentes. Comme d’autres personnes que je connais, je me suis senti pousser des ailes, mais j’ai aussi entendu beaucoup de gens se plaindre car il est interdit d’aller marcher dans les fosses : on ne voit donc pas les statues de tout près.
      Ces visiteurs s’attendaient sûrement à ce qu’on les laisse se bousculer entre des statues fragiles et sans prix…

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