Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Quatrième Partie : Bouddhisme et religions de la Route de la Soiee

Forward Therefrom

Cet article est la quatrième partie d’un projet qui consiste à mettre en ligne un déluge de photographies prises en Chine, accompagnées par un déluge d’informations culturelles, dans le but de vous encouragez « subtilement » à vous y rendre. Vous trouverez les autres parties ci-dessous :
Première Partie : Beijing

– Deuxième Partie : Grande Muraille et armée de terre cuite
Troisième Partie : Confucianisme, taoïsme et montagnes sacrées

– Cinquième Partie : en Chine, en 2015

– – – – – – – – – – – – – – –

Quatrième Partie : le Bouddhisme et les religions de la Route de la Soie

Avant de m’infliger l’ascension d’une nouvelle montagne pour y geler davantage, je prends un instant pour vous parler de la troisième grande religion historique de Chine, le bouddhisme.

Grottes

Le bouddhisme, religion indienne, a été introduit en Chine autour du Ve siècle par l’intermédiaire de la Route de la Soie : c’est donc la plus « jeunes » des trois grandes religions à un peu moins d’un millénaire près puisque Confucius est mort en -479. Durant son histoire en Chine, le bouddhisme a été adopté par l’empereur mais il a aussi été réprimé lorsque les riches monastères semblaient sur le point de devenir des pouvoirs indépendants, en particulier au IXe siècle sous la dynastie des Tang. Suite à ces répressions, le bouddhisme n’est pas devenu, en Chine, une puissance politique importante comme il a pu l’être ailleurs en Asie (Tibet, Thaïlande dans une moindre mesure, voire même Japon à certaines périodes de son histoire…).

Sans Tête

Sur les deux photographies précédentes et sur les suivantes, vous pouvez voir un exemple magnifique de l’art bouddhique en Chine : des temples creusés dans des falaises sur le trajet de la route de la soie. On les appelle communément des « grottes », mais ce sont souvent à peine des cavités. Les photographies suivantes montrent les grottes de Longmen (龙门石窟, Longmen Shiku, « grottes de la porte du Dragon »), non loin de la ville de Luoyang.

Centaines

La falaise compte des centaines de « grottes ». N’allez pas croire que j’exagère :

Centaines, vraiment

Certaines sont très imposantes, comme celle-ci où la statue est haute de quatre ou cinq mètres…

Longmen 1

…d’autres sont délicates et minuscules (remarquez la taille des statues par rapport aux fleurs) :

Fleurs

Les grottes de Longmen sont loin d’être uniques. J’ai aussi eu la chance de visiter les grottes de Yungang (云冈石窟, Yungang Shiku, « grottes de la colline des nuages »), plus au nord, dans les environs de la ville de Datong, et il en existe encore bien d’autre. Voici quelques images des grottes de Yungang :

Visiteurs

A Yungang, l’entrée de certaines grottes est protégé par des bâtiments et elles ont été très bien préservées, y compris les couleurs qui ont presque entièrement disparu à Longmen.

Couleur

La position de ces grottes sur le trajet de la route de la soie est l’illustration de la façon dont le bouddhisme est arrivé en Chine : avec les caravanes.

Je ne vais pas m’étendre sur la théorie religieuse car le bouddhisme est plus connu en occident que le confucianisme ou le taoïsme. Cependant, notons que le bouddhisme, dont les textes sacrés sont en sanskrits, a dû être adapté et traduit pour pouvoir être importé en Chine. Cela a donné lieu à des phénomènes intéressants : pour commencer, de nombreux concepts taoïstes ont été utilisés pour exprimer le bouddhisme dans des termes que la Chine pouvait comprendre. Le caractère désignant la Voie du taoïsme (道), par exemple, a été utilisé pour traduire l’idée de Dharma.
De plus, le bouddhisme avait pour l’époque une vision relativement progressiste du rôle de la femme. Pas le confucianisme, très influent en Chine. Les traductions chinoises des textes sacrés sont donc en général beaucoup moins favorables aux femmes que l’original sanskrit. L’historien Arthur Wright en a relevé plusieurs exemples, le meilleur étant « le mari est le soutien de son épouse » (sanskrit) qui devenait en chinois « le mari dirige son épouse » (!).

Bouddha

Il n’y a pas de quoi sourire, ô grand Bouddha de Yungang.

Le bouddhisme a beaucoup reculé en Inde après sa création alors qu’il est resté très populaire en Chine. L’occident a donc fait connaissance avec le bouddhisme autant à travers la Chine qu’à travers l’Inde. C’est souvent ce bouddhisme influencé par le taoïsme et le confucianisme qui nous est parvenu.

Illustration de l’influence de la culture chinoise sur le bouddhisme local : chers amis, voici une montagne sacrée bouddhique, le Wutai Shan ( 五台山, « mont des Cinq Terrasses »). Il a, comme le Hua Shan, un pic du nord, de l’est, de l’ouest, du sud et du milieu. Oui : le Wutai Shan est bouddhique mais il est chinois, et il fallait donc l’adapter à la cosmogonie chinoise.

Wutai Shan

Note : en français, il est facile de confondre le Wutai Shan (五台山, bouddhique) avec le Wudang Shan (武当山, taoïste) dont nous avons parlé précédemment. Mais le « Wu » n’est pas écrit avec le même caractère.
Le piège est cependant parfait à l’oral car, pour une fois, les deux « Wu » se prononcent avec le même ton.

Tayuan

Le stupa du temple Tayuan (塔院寺, ce qui veut dire… « le temple avec un stupa ») est le monument le plus mémorable sur le mont Wutai, mais il est loin d’être le seul. En effet, les temples sont nombreux et d’une grande beauté, en particulier le temple Nanshan (南山寺, « temple de la montagne du sud »), que vous voyez ci-dessous.

Nanshansi - cours 1

Situé en haut d’une colline, il ressemble à une forteresse.

Nanshansi 1

Les visiteurs visitent les temples pour y prier, pas seulement pour les visiter (ici au temple Xiantong (显通寺).

Fidèles

Notez que, bâtis sur des sols non-horizontaux, les bâtiments penchent. Je n’ai pas réussi à prendre une seule photographie où tous les bâtiments sont droits.

Les photographies qui suivent ont été prises dans le petit temple des trois pagodes (三塔寺). Situé à l’écart du village, il est calme et dépourvu de touristes : je n’y ai croisé que des moines vêtu de gris, occupés à des taches quotidiennes aussi poétiques que désherber ou sortir les poubelles. Ce qui n’enlève rien à l’endroit.

Santasi 1

J’en profite pour vous signaler, chers amis, que j’ai mérité ma visite au mont Wutai.
Il faisait de -1°C à -5°C (en avril) lorsque je m’y trouvais, ce qui n’a rien de grave : ce qui est plus grave, c’est que, jusqu’au matin de mon départ, les routes qui y menaient étaient fermées pour cause de chûtes de neige. Alors que j’étais sur le point d’abandonner mon voyage, miracle, les routes ont été rouvertes.

Santasi 4

Je suis joyeusement montée dans mon car. Les routes montagnardes étaient étroites, tournaient comme des derviches et étaient encore partiellement gelées. En plus de tout cela, il s’est avéré qu’elles étaient couvertes jusqu’à l’horizon de camions plus énormes que tous ceux que j’ai vus de ma vie. En effet, le mont Wutai se trouve dans le Shanxi, région connue pour ses mines de charbons. Des convois de poids-lourds chargés de charbon avaient été bloqués plusieurs jours par la neige et profitaient le la réouverture des routes pour tous traverser la montagne tous en même temps.

Santasi 7

Les conducteurs de car chinois sont fous, comme je l’ai déjà mentionné, et le notre ne faisait pas exception. Il s’est mis en tête avec son co-driver (les cars chinois ont souvent des co-drivers qui s’occupent des passagers et des papiers nécessaires pour franchir les frontières entre les régions) de dépasser un à un tous les camions titanesques sur la petite route de montagne bordée par des précipices, sans aucune visibilité puisque la route tournait constamment. Avec le nombre de camions, cela a duré deux ou trois heures.

Santasi 2

Le résultat fut beaucoup plus épique que le film « Héro » qui passait à la télévision à l’intérieur du car en même temps, et qui est pourtant un de mes films de wuxia pian préféré. Alors que, sur l’écran, Jet Li se battait à l’épée contre Donnie Yen, nous dépassions un camion de charbon renversé sur le bord de la falaise, la moitié de ses roues suspendues au-dessus du vide. Le conducteur de notre car ne ralentit même pas.

Petit chien-lion gardien du temple, je pense que j’ai mérité de te serrer la patte.

Myself 2

Vous remarquerez la neige à l’arrière-plan, à l’ombre de l’escalier. Je l’avoue sans honte aucune : alors que les fidèles faisaient brûler de l’encens, je me réchauffais (discrètement et sans les ennuyer, évidemment) les mains au bûcher.

J’aimerais aussi que nous prenions une minute pour admirer à quel point cet endroit est beau (ci-dessous le temple Xiantong, 显通寺, le plus grand du mont Wutai).

Xiantong 3

Je compte…

Xiantongsi 4

J’ai lu plusieurs fois que le bouddhisme connait en ce moment un regain de popularité en Chine. L’explication qu’on donne est que, face à une société de plus en plus tournée vers le clinquant et la consommation de biens matériels, il répond à un besoin de recherche spirituelle.

Je crois volontiers à la popularité du bouddhisme car, anecdotiquement, les temples bouddhistes sont de loin ceux où j’ai vu le plus de gens réellement prier, et avec le plus de ferveur.

Raiden

Mais, je l’affirme bien haut, tout ceci a un effet pervers inattendu et proprement monstrueux. Oui, oui, oui, et je pèse mes mots. Regardez : avec les donations des fidèles, les abbés font refaire des temples en ruines, et l’abbé du Temple du Nuage Blanc (toujours sur le mont Wutai) a commis *ceci*.

Baiyunsi 2

Notez que la fontaine est un tuyau d’arrosage. Je doute fortement du gout de l’abbé.

Baiyunsi 1

Je vais même plus loin : après avoir cherché durant des années, je pense que j’ai enfin trouvé plus kitsch que la basilique de Lisieux. Victoire.

Abandonnons le mont Wutai et redescendons dans les plaines.
Divers types de bouddhisme sont présents en Chine, y compris, ci-dessous, le bouddhisme tibétain dans le « temple des lamas » (雍和宫) à Beijing.

Temple des lamas 1

(Note pour ceux qui connaissent mal le bouddhisme : par « type de bouddhisme », je veux dire que, dans cette religion, divers courants ont leurs propres idées et leur propre hiérarchie. Le bouddhisme tibétain, ou « lamaïsme », se distingue par exemple parce qu’il possède un nombre important de dieux, lesquels qui symbolisent des idées que le non-initié n’a pas à connaître : on l’appelle un « bouddhisme ésotérique ».

Une autre caractéristique du bouddhisme tibétain est qu’il est dominé depuis le seizième siècle par un ordre/secte particulier, les Gelugpa, surnommés « bonnets jaunes » à cause de leur coiffe très reconnaissable. Son fondateur, Tsongkhapa, est présent en effigie dans le temple des lamas – voir ci-dessous.)

DSC03345

Le bouddhisme tibétain est aussi présent en Mongolie depuis le XIIIe siècle. Les empereurs chinois, en bons politiciens, ont beaucoup encouragé les mongols à se convertir au bouddhisme. En effet, ils pensaient que cette religion de paix et de contemplation aurait une influence apaisante sur l’esprit martial de leurs terrifiants voisins mongols…

Lion-gardien du temple des lamas

…qui leur ont autrefois fait subir ce que le gros chien-lion fait ici subir au petit chien en conquérant la Chine et fondant la dynastie des Yuan (1271-1368) avant, tout de même, de se faire jeter dehors par les chinois Ming.

Comme je l’ai déjà mentionné, la Chine est syncrétiste : un temple de bouddhisme tibétain peut être situé à deux pas d’un temple de bouddhisme d’un courant différent, et les même personnes viendront y prier avec ferveur, avant d’aller prier le lendemain dans un temple taoïste.

A ce sujet je tiens le meilleur exemple, unique de toutes les façons possibles :

Magical temple 3

Ce temple suspendu à une falaise est consacré aux « trois professeurs » (三教), Laozi, Confucius et Bouddha. C’est donc un temple taoïste-confucianiste-bouddhiste ET il est suspendu à une falaise. Je vous mets au défi de trouver son équivalent où que ce soit. Son nom chinois est 悬空寺 (Xuankong Si, « temple suspendu dans le ciel »).

Dans le temple magique

Le temple se situe dans le Shanxi, non loin de la ville de Datong (大同) où on peut également admirer les grottes bouddhique de Yungang que vous avez vues plus haut. Le mont Wutai se trouve également dans la région, à quelques heures de route de là. Loin de moi l’idée de vous encourager à prendre immédiatement un billet d’avion pour Datong, évidemment.

Le temple est un bâtiment stupéfiant ;  à l’intérieur des pièces, il n’y a pas de cloison pour dissimuler la falaise. Il est si étroit qu’on peut presque toucher la paroi de la falaise (que vous voyez là derrière les statues de Bouddha et Confucius dans la « salle des trois professeurs ») quand on se promène sur les balcons.

Sanjiao

Ce que vous ne verrez pas sur ces photographies, c’est que le site n’a malheureusement pas été bien préservé – un grand parking touristique est situé quasiment en-dessous. Notez par ailleurs qu’encore une fois il neigeait, la Chine ayant décidé qu’il fallait que je gèle. Cependant, mon manteau Kookai a triomphé du froid.

J’avais juré que je n’allais pas écrire un « blog de fille », et voilà que je fais du placement de produit pour une marque de vêtements. C’est honteux, mais je suis encore plus déçue de ne pas être payée pour le faire.

Mais, pour continuer à propos des influences chinoises sur diverses religions, voici la mosquée de Xi’An.

Mosquée 1

Je vous assure, c’est une mosquée. Regardez en-dessous, il y a même des caractères arabes.

Mosquée de Xi'An 2

L’explication de tout ceci est qu’une communauté sino-musulman, les Hui, existe sur l’ancien trajet de la Route de la Soie.

Quartier musulman

L’impression générale qui se dégage est que c’est de l’Islam agréable à vivre. Le quartier musulman de Xi’An, que vous voyez ici, est très animé et il est connu pour être l’un des endroits où on mange la meilleure cuisine de rue en Chine.

DSC03911

J’en appelle à témoin ce gâteau de riz à la confiture de rose, qui est bien meilleur que ce à quoi je m’attendais, et je m’attendais déjà à bien.

Quartier musulman 2

La mosquée de Xi’An est le centre historique de l’Islam en Chine – par « Chine », j’entend le territoire de la civilisation chinoise historique et je laisse à part le Xinjiang – et elle est délicieuse, remplie d’arbres et de fleurs. Elle compte un minaret qui se prend pour une pagode.
De plus, de la même façon que les temples bouddhistes, confucianistes et taoïstes ont tous les même lions-chiens protecteurs postés à l’entrée (qui sont une tradition chinoise datant de la dynastie des Han, 220-206 avant Jésus-Christ), certains traits « fonctionnels » de la mosquée ont été influencés par la Chine. La mosquée est par exemple protégée par un « mur des esprits », une tradition chinoise. Honte sur moi, je n’en ai pris que des photographies floues et vous ne le verrez donc pas.

Mosquée de Xi'An 4

Sur le même principe que cette communauté musulmane chinoise, il existe des communautés historiques juives (en particulier dans la ville de Kaifeng, à cinq cents kilomètres à l’est de Xi’An) et chrétiennes nestoriennes sur le trajet de la Route de la Soie.

Et, quelques siècles plus tard, le christianisme occidental est venu s’y ajouter. Le groupe que vous voyez ci-dessous est l’association chrétienne de la ville de Luoyang (洛阳, située entre Xi’An et Kaifeng), ici occupée à offrir du thé gratuit aux passants.

DSC03910

Au cours de l’histoire chinoise, le christianisme occidental a beaucoup fait parler de lui, en particulier en mal. Je tiens à résumer tout ceci car c’est fort intéressant, mais notez que je ne tire pas à boulets rouges sur le christianisme exprès pour faire pleurer mes amis catholiques. Le problème tient davantage aux circonstances politiques de l’arrivée du christianisme en Chine qu’à la doctrine en elle-même, et ceci n’est donc en rien (pour une fois…) une minute de propagande athéiste.

Le problème est simple : les missionnaires chrétiens sont principalement arrivés avec l’impérialisme, et avec un état d’esprit impérialiste. On ne peut pas dire que le respect pour la Chine les étouffait. Ils ont écrit à leur famille et leurs lettres révèlent que beaucoup avaient une vision très négative des chinois qu’ils cherchaient à « sauver ». Le racisme de certains était féroce. De plus, ils se plaignaient des conditions de vie et considéraient leur séjour en Chine comme un purgatoire, ce qui est charmant.

Parallèlement à cette animosité, qui devait être sensible et peu flatteuse, les missionnaires favorisèrent par maladresse des tensions graves entre les chinois convertis au christianisme et les autres. Ces tensions devaient avoir des conséquences désastreuses.

Joseph W. Esherick met en lumière le processus dans son livre « The Origins of the Boxer Uprising » (qui est une mine d’informations à la fois sur les arts martiaux, le christianisme en Chine et la condition paysanne de l’époque). Vers la fin du XIXe siècle, il était courant dans les villages agricoles de prier les dieux taoïstes ou bouddhistes pour avoir de la pluie et d’organiser de grandes cérémonies publiques dans ce but. Les chinois convertis refusaient de participer (monétairement et par leur présence) à ces cérémonies et, dans le contexte de ces villages, c’était un manquement grave à l’esprit communautaire. Les convertis étaient accusés d’attirer la colère des dieux et parfois tenus pour responsables des sécheresses.

Un autre effet pervers encore plus sournois était dû à la tendance des missionnaires (surtout les catholiques, d’ailleurs) à prendre parti pour leurs convertis lorsque ceux-ci étaient en procès contre des non-chrétiens. Sous l’empire Qing, il était traditionnel de demander le soutien de ses supérieurs hiérarchiques lorsque l’on était en procès : les convertis allaient, naturellement, demander le soutien des missionnaires.
Or les missionnaires, représentants des puissances impérialistes occidentales, avaient les moyens d’élever la voix auprès des fonctionnaires chinois en menaçant de faire appel à leur consul, etc., ce qui donnait un avantage non négligeable aux convertis durant les procès. De plus, les missionnaires ne comprenaient pas forcément le système judiciaire chinois et élevaient souvent la voix beaucoup trop fort car ils avaient l’impression de faire corriger des injustices. Beaucoup reconnurent d’ailleurs, après coup, qu’ils avaient fait des erreurs de jugement.
Auprès du reste de la population, les convertis prirent la réputation de personnes qui abusaient de leur statut et de leur lien avec les missionnaires. De plus, des villageois pauvres, flairant le filon, commencèrent à se convertir justement pour bénéficier d’avantages : le christianisme prit alors la réputation d’une religion qui attirait les gens malhonnêtes.

Ces tensions causées par l’arrivée du christianisme au sein de la population sont considérées comme l’une des raisons majeures des révoltes populaires anti-occidentaux de la fin du XIXe siècles. Ce sont souvent des incidents entre chinois chrétiens et non-chrétiens qui ont créé les premières étincelles de révolte : de plus, les missionnaires étaient les seuls étrangers que les paysans qui se soulevaient avaient l’occasion de rencontrer. Les soldats ou les commerçants étrangers n’étaient pas en contact avec la population rurale. Quand on lit « révolte populaire anti-occidentaux », il faut donc très souvent comprendre « anti-missionnaires ».

Ces troubles culminèrent avec la révolte des « boxers » (1899-1901), insurgés qui massacrèrent cent mille chinois (dont trente mille chrétiens convertis) et deux cents missionnaires. Les « boxers » étaient des paysans pauvres du Shandong (une région agricole située au sud-est de Beijing) qui pratiquaient une forme mystique d’art martiaux qui leur donnait, croyaient-il, des pouvoirs divins. Ils n’avaient pas de pouvoirs divins. Ils furent finalement massacrés.

Je n’ai aucune photographie personnelle pour illustrer tout ceci, mais je poursuis car cela va devenir de plus en plus fascinant.

Le christianisme a nourri, de façon entièrement paradoxale, une autre révolte : celle des Taiping (1850-1864). Le nom des Taiping provient de l’expression « 太平天国 » (Tai Ping Tian Guo), « Royaume Celeste de la Grande Paix », nom du royaume *chrétien* qu’ils voulaient établir en Chine. Les Taiping étaient pourtant chinois.
Leur leader, Hong Xiuquan, ne connaissait en fait presque rien au christianisme : il avait lu un unique pamphlet de missionnaires sur le sujet. Cependant, suite à un rêve qu’il avait eu durant une longue maladie, il se mit à prêcher en disant qu’il était le frère cadet de Jesus-Christ et qu’il allait rejeter les envahisseurs mandchous (c’est-à-dire les empereurs de la dynastie Qing) hors de Chine pour en faire un royaume chrétien.

La rébellion, ou guerre civile, des Taiping fut une menace très sérieuse pour la dynastie Qing. Les Taiping prirent et conservèrent pendant de longues années le contrôle de la capitale du sud, Nanjing, et des régions environnantes. La rébellion des Taiping, bien qu’elle soit quasiment inconnue en occident, est aussi l’une des guerres les plus meurtrière de l’histoire de l’humanité : elle a causé vingt millions de morts.

Les Taiping n’étaient évidemment pas le moins du monde orthodoxes dans leur christianisme et ils n’ont jamais été acceptés par les églises occidentales. Mais, comme ils se considéraient eux-même comme chrétiens, ils étaient beaucoup plus favorables aux étrangers – qu’ils considéraient comme des « frères » en tant que chrétiens, et avec qui ils se montraient chaleureux et accueillants – que le régime mandchou des Qing, qui appelaient les étrangers « les barbares » dans des textes officiels. C’est pourquoi la question s’est sérieusement posée, pour les puissances étrangères, de savoir s’il ne serait pas une bonne idée de soutenir les Taiping plutôt que de collaborer avec le régime mandchou.
Finalement, même si les puissances étrangères ont maintenu une neutralité de façade, leur action (notamment à travers des mercenaires) a fortement favorisé les Qing. Le « jeune frère de Jésus » Hong Xiuquang mourut d’une intoxication alimentaire lorsque les troupes impériales, qui s’approchaient de Nanjing, coupèrent l’accès à une nourriture correcte, et le reste des dirigeants du mouvement furent exécutés.

(Note : je me fonde sur un livre de Stephen R. Platt, « Autumn in the Heavenly Kingdom: China, the West, and the Epic Story of the Taiping Civil War » pour vous raconter ceci. Tout intéressant qu’il soit, ce livre ne s’arrête pas du tout sur les mécanismes de l’essor des Taiping et sur les conditions qui ont permis à la religion créée par Hong Xiuquan de s’enraciner dans la population. Si vous en savez plus que moi, toute recommandation de lecture serait bienvenue.)

Il n’y a pas de transition possible après une histoire de ce genre, et je reviens donc au XXIe siècle sans même chercher à en faire une.
Justement, le XXIe siècle est intéressant. En effet, malgré son lourd passif, le christianisme connait aujourd’hui une forte croissance en Chine. On peut la mettre en parallèle avec celle du bouddhisme, avec l’attrait supplémentaire que le christianisme est la religion de l’occident riche.

L’essor du christianisme en Chine est réel, quoique j’ai lu des chiffres qui me semblent incroyablement exagérés (un article annonçait « des spécialistes pensent qu’un tiers de chinois se seront convertis au christianisme d’ici une trentaine d’années » sans citer aucune source pour les « spécialistes », qui sont à mon avis un missionnaire en train de doucement rêver).
La Chine compterait aujourd’hui 100 millions de chrétiens, mais les chiffres sont très incertains car une partie des églises chrétiennes sont clandestines, n’ayant pas reçu l’aval de l’Etat.

Un avertissement final pour terminer cette partie : si les images des temples du mont Wutai sont à votre goût, courrez le voir immédiatement car un aéroport est en construction pour desservir la région. D’ici quelques années, cela risque de devenir pire que le sommet du mont Wudang à l’arrivée du téléphérique.

Vous êtes au bout de la quatrième partie et, comme dans la cosmogonie chinoise, il y en a cinq. La dernière est ici et vous allez enfin découvrir comment j’ai adopté un dragon.

Publicités

7 réponses à “Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Quatrième Partie : Bouddhisme et religions de la Route de la Soiee

  1. Tiens encore une phrase à fautes ! (je te laisse les chercher 😉 )

    Au cours de l’histoire chinoise, le christianisme occidental a beaucoup fait parlé de lui, en particulier en mal. Je tiens à résumer tout ceci car c’est fort intéressant, mais notez au passage que je tire pas à boulets rouges sur le christianisme exprès pour faire pleurer mes amis catholiques.

    • Tu vois, je me sentais coupable parce que j’allais *encore* être une critique des religions, et du coup j’oublie mes « r » et mes « ne ». C’est la preuve de mon amitié pour toi et ton tendre époux. 😉

    • P.S. Dis-moi, tu lis vite, je pensais que mes amis liraient un article par jour au grand maximum pour que cela leur dure la semaine ! Je ne sais pas si je dois être flattée ou si c’est parce que tu te sens obligée d’assurer rapidement la relecture orthographique. 🙂

  2. Pingback: Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Première Partie : Beijing | Heroic (Fantasy) Writer

  3. Pingback: Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Deuxième Partie : Grande Muraille et armée éternelle | Heroic (Fantasy) Writer

  4. Pingback: Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Troisième Partie : Confucianisme et Taoïsme | Heroic (Fantasy) Writer

  5. Pingback: Je suis allée en Chine et j’ai ramené un dragon, Cinquième Partie : en Chine, en 2015 | Heroic (Fantasy) Writer

Reponses et commentaires :

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s